La mémoire de la 2e Guerre mondiale évolue lentement au pays

OTTAWA — La Légion royale canadienne mettra un accent particulier sur la célébration du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’occasion du jour du Souvenir, mercredi. Ce thème s’est imposé à la suite de l’annulation de nombreuses commémorations à grande échelle à cause de la COVID-19.

Faire mieux connaître la Deuxième Guerre mondiale aurait été un objectif inutile aux Canadiens au cours des années qui ont suivi le conflit, rappelle l’historien Tim Cook, du Musée canadien de la guerre. Selon lui, le pays n’avait pas assez témoigné des impacts de la guerre.

Des militaires s’en étaient rendu compte dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Annie et Howard McNamara, tous deux ont participé au conflit au sein de l’Aviation royale canadienne, ont constaté à leur retour à la maison que bien peu de gens parlaient de la guerre.

«J’en ignore les raisons, dit Mme McNamara, aujourd’hui âgée de 99 ans. Mais tout le monde l’évitait. C’est comme si on avait cousu une fermeture-éclair sur notre bouche.»

Selon M. McNamara, qui célèbrera son 101e anniversaire dans quelques semaines, les militaires canadiens n’étaient pas des vantards. «Quand la guerre s’est terminée, elle était terminée», lance-t-il.

Cet oubli est l’objet du nouvel essai de M. Cook intitulé «The Fight for History» («Le combat pour l’Histoire»). L’auteur y note le contraste entre le souvenir vibrant de la Première Guerre mondiale et de la Crête de Vimy, et le silence qui a suivi celle qui a suivi.

«La contribution du Canada pendant cette guerre était tout simplement épique», soutient M. Cook dans une entrevue. Il rappelle qu’environ un Canadien sur 10 a porté l’uniforme et que 45 000 soldats sont morts au nom de la liberté dans des endroits aussi éloignés du pays que la Normandie, l’Italie, les Pays-Bas et Hong Kong.

Selon lui, divers facteurs peuvent expliquer ce refoulement mémoriel: le début de la Guerre froide, les conflits en Asie (Corée et Vietnam), les tensions entre les francophones et les anglophones ainsi que la réticence du gouvernement à construire des monuments commémoratifs de la Seconde Guerre mondiale. La naissance des opérations de maintien de la paix et les craintes d’une apocalypse nucléaire ont également changé la façon dont les Canadiens voyaient la guerre.

«Et le fait de ne pas raconter notre histoire est un thème majeur jusqu’au début des années 1990. Nous avons bizarrement considéré cette guerre comme une disgrâce, explique l’historien. Nous nous sommes concentrés sur Dieppe, une défaite nette. Mais on a passé sous silence la bataille de l’Atlantique, les 100 000 Canadiens en Italie, le dégagement de l’Escaut qui a été crucial dans la victoire des Alliés.»

Les choses ont commencé à changer à la suite de la diffusion de la mini-série documentaire «La Bravoure et le mépris» dont les trois épisodes portaient sur la défaite canadienne à Hong Kong, la campagne de bombardements aériens contre l’Allemagne et la bataille de Normandie. Des organisations d’anciens combattants avaient critiqué la série, la jugeant inexacte et biaisée.

En 1994, lors du 50e anniversaire du Jour J, des milliers d’anciens combattants sont retournés sur la plage de Juno, où avaient débarqué les troupes canadiennes. L’année suivante, des foules énormes de Néerlandais sont venues accueillir les anciens combattants canadiens qui avaient joué un rôle central dans la libération de leur pays.

«Les Canadiens, à partir de ce moment, se sont vraiment réveillés, soutient M. Cook. Au cours des 25 dernières années: nous avons réécrit cette histoire. Une génération différente l’a embrassée. Et nous avons fait un meilleur travail pour raconter notre histoire.»

Cela devait se poursuivre cette année avec les commémorations du 75e anniversaire de la libération des Pays-Bas et de la fin de la guerre en Europe. De tels anniversaires sont des occasions d’attirer l’attention, comme cela s’est produit lorsque le Canada a marqué le 100e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy en 2017 et le 75e anniversaire du jour J, l’an dernier.

Toutefois, la COVID-19 a sabordé ces plans. Et bien que les commémorations aient été reportées plutôt qu’annulées purement et simplement, l’absence de vaccin et de nouvelles poussées au Canada et en Europe menacent même ces éventualités. Pendant ce temps, le nombre d’anciens combattants canadiens vivants de la guerre diminue.

Alex Fitzgerald-Black, directeur de la sensibilisation de l’Association Juno Beach Centre, qui possède et exploite le musée construit sur la plage où les Canadiens ont débarqué le 6 juin 1944, convient que 2020 est une «occasion perdue» pour commémorer le rôle du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le Centre Juno Beach, situé à Courseulles-sur-Mer, espérait accueillir 90 000 visiteurs cette année anniversaire. M. Fitzgerald-Black dit qu’il sera chanceux d’obtenir un tiers de ce nombre, car de nombreuses personnes ont renoncé à leur voyage. Le musée a même fermé ses portes pendant plusieurs mois.

«Nous avons peut-être perdu cette dernière occasion de faire venir un grand nombre d’anciens combattants là-bas pour cet anniversaire, ajoute-t-il. C’est vraiment dommage.»

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