La ministre Diane Lebouthillier et son automne au coeur de la tourmente

OTTAWA — On lui avait dit que le ministère du Revenu national était l’un des plus tranquilles. Pourtant, Diane Lebouthillier s’est retrouvée sur la sellette quatre fois plutôt qu’une durant l’automne. Retour sur ces quelques mois mouvementés.

Il y a d’abord eu l’idée de l’Agence du revenu du Canada (ARC) de taxer les rabais offerts aux employés, puis son interprétation plus rigide des critères du crédit d’impôt pour les personnes handicapées qui touchait particulièrement les diabétiques.

Il n’en fallait pas plus pour que ses adversaires accusent la ministre — une ex-travailleuse sociale — de s’en prendre aux plus vulnérables. Pour se défendre, Mme Lebouthillier n’a pas hésité à dévoiler sa vie privée. Elle a dû élever ses trois fils seule après la mort de son conjoint causée par des complications liées au diabète.

«Je pense que c’est important que les gens et la population sachent que ce n’est pas parce que t’es ministre que t’es désincarnée», a-t-elle expliqué dans une entrevue de fin d’année.

«On a un vécu comme tout le monde et qui peut peut-être aider aussi.»

Elle affirme qu’il serait «inadmissible», vu ses 25 ans de travail social, «de prioriser un handicap au détriment d’un autre». Comment expliquer alors qu’elle ait laissé ses fonctionnaires resserrer l’accès à ce crédit d’impôt?

«Ce sont des documents administratifs très pointus et moi ce que j’ai réalisé, c’est que jamais ces documents-là ne montaient au niveau de la ministre», s’est-elle défendue.

«Ça m’écoeure!»

Le 5 novembre, une bombe médiatique tombe sur Ottawa. Les Paradise Papers associent l’argentier du Parti libéral du Canada, Stephen Bronfman, aux paradis fiscaux. Du bonbon pour l’opposition.

Déjà la cible des conservateurs et des néo-démocrates, la ministre Lebouthillier a dû se lever une vingtaine de fois en chambre le lendemain pour défendre les actions de son gouvernement en matière de lutte contre l’évasion fiscale. Le même manège s’est répété durant quatre jours.

«Moi, comme la très grande majorité des gens, j’ai toujours payé mes impôts, affirme-t-elle. Ça m’écoeure, ça m’écoeure royalement. Puis, les gens ont raison d’être offusqués. Quand on dit de payer la juste part, j’y crois fermement.»

La ministre a répété inlassablement que le gouvernement avait investi 1 milliard $ pour s’attaquer à l’évasion et l’évitement fiscal abusif, ce qui avait permis au gouvernement de récupérer 25 milliards $.

Or, La Presse a révélé au mois de décembre que les fonctionnaires de l’ARC ignoraient combien des 25 milliards $ identifiés depuis deux ans pouvaient être récupérés par le fisc.

«Oui, j’ai fait cette erreur-là, admet Mme Lebouthillier. Mais on a rectifié tout de suite avec l’agence, ils m’ont dit « écoutez, non. On est sur la bonne voie pour récupérer 25 milliards $ ».»

«Les gens qui doivent ces 25 milliards $ là ont tous reçu leur avis et l’agence est très performante pour aller récupérer les sommes qui sont dues», ajoute-t-elle.

Un gros paquebot

Mais l’ARC n’offre pas la même performance lorsque vient le temps de répondre aux questions des contribuables. Deux semaines après la sortie des Paradise Papers, le vérificateur général du Canada publie un rapport accablant qui révèle que l’ARC a sciemment bloqué plus de la moitié des appels qu’elle recevait. Qui plus est, les 25 millions de particuliers qui réussissaient à obtenir la ligne se faisaient induire en erreur une fois sur trois…

La réaction de la ministre au rapport a étonné ce jour-là. «Je ne suis pas tombée en bas de ma chaise», répète-t-elle en entrevue. L’amélioration du service à la clientèle de l’ARC figure au sommet de sa lettre de mandat.

Trois mois après son entrée en fonction, Mme Lebouthillier était donc allée visiter des centres d’appels de l’ARC. «Je suis allée faire le tour des bureaux de l’agence, je suis allée rencontrer des employés, puis j’ai ramené des choses ici pour dire « moi, j’ai entendu ça là, puis ici on ne m’en a pas parlé »», raconte-t-elle.

On lui a dit que le système téléphonique installé à l’époque du gouvernement Chrétien était désuet. Il sera modernisé en 2018-2019 pour mieux gérer les nombreux appels et éviter que la ligne ne soit constamment occupée. Son plan prévoit aussi une meilleure formation pour les agents et la création d’une équipe qui veillera au contrôle de la qualité.

La ministre reconnaît qu’avec ses 42 000 employés, l’ARC est un gros paquebot à faire tourner. Mais elle s’attend dorénavant à ce que ses fonctionnaires lui donnent l’heure juste. «Ne me dites pas ce qui va bien, leur a-t-elle indiqué. Dites-moi où ça accroche. Je veux savoir où ça va mal et qu’on se mette en mode solution.»

L’entrée au conseil des ministres de cette Gaspésienne qui ne maîtrise pas l’anglais avait fait sourciller il y a deux ans sur la colline du Parlement. Force est de constater que, malgré ses réponses parfois contradictoires, Diane Lebouthillier est sortie moins amochée de son automne que ses collègues Mélanie Joly et Bill Morneau.