La nicotine contre le coronavirus? Pas si vite, dit un expert

MONTRÉAL — La nouvelle a rapidement fait le tour de la planète: une des pires ennemies de la santé humaine, la nicotine, pourrait maintenant voler au secours de l’humanité en la protégeant des pires effets du SRAS-CoV-2.

Des études, dont quelques-unes publiées par certains des plus grands journaux médicaux du monde, font en effet rêver en indiquant que les fumeurs sont largement sous-représentés parmi les patients dont l’état a nécessité une hospitalisation.

Les auteurs de ces études auraient ainsi constaté que seulement de 1 % à 6 % des patients hospitalisés étaient des fumeurs, alors qu’ils représentent entre 14 % et 25 % de la population générale.

Un instant, dit toutefois un expert québécois qui estime que certaines conclusions sont «tirées par les cheveux» et que des coins ont été tournés bien ronds.

«Les gens qui fument le tabac ne sont pas seulement exposés à la nicotine; la nicotine, c’est seulement une molécule parmi tant d’autres dans la fumée de cigarette, a rappelé Mathieu Morissette, du département de médecine de l’Université Laval. En fait, la quasi-totalité des effets de la fumée de cigarette ne sont pas causés par la nicotine. Donc, c’est peut-être un parallèle qui a été fait un peu rapidement de ce côté-là. La plupart des effets de la fumée de cigarette sur le système immunitaire ne sont pas dus à la nicotine.»

Il est aussi important de comprendre que la nicotine, en supposant qu’elle soit efficace, ne protégerait en rien d’une éventuelle infection, ajoute-t-il; elle empêcherait plutôt les symptômes d’être trop intenses.

Selon certaines hypothèses, la nicotine freinerait la propagation du coronavirus à travers l’organisme et donc l’apparition de symptômes plus graves. Elle aurait également un effet sur la réponse inflammatoire et l’orage cytokinique qui cause tant de dommages chez certains patients.

Il n’en fallait néanmoins pas plus pour enflammer l’enthousiasme de certains chercheurs. Un projet mis sur pied en France fournira par exemple des timbres de nicotine aux travailleurs de la santé de première ligne pour voir si cela les protège.

«Je ne dis pas que je partage la logique, mais je dis que je la comprends même si selon moi, c’est un peu tiré par les cheveux, a ajouté M. Morissette. Ces médecins-là croient que la protection partielle qui peut être conférée par le tabagisme pourrait l’être par la nicotine, d’où la raison de mettre des (timbres) aux gens.

«Est-ce qu’il pourrait y avoir un effet protecteur d’avoir de la nicotine qui circule dans notre sang? Et peut-être causer quelque chose au système immunitaire (…) qui pourrait diminuer les risques de complications de la COVID? C’est la logique derrière ça. Est-ce qu’elle est exacte? En science, il y a une seule façon de le savoir et c’est de le tester. Le temps nous le dira.»

L’expérience du SRAS

Le tabagisme représente une menace pour la santé nettement plus grave que le coronavirus et il serait complètement absurde de commencer à fumer dans l’espoir de se protéger du virus. Les non-fumeurs qui iraient acheter des timbres pourraient quant à eux acquérir une dépendance à la nicotine.

Des expériences antérieures, notamment avec le syndrome respiratoire aigu sévère, ont démontré que les thérapies anti-inflammatoires puissantes étaient en fait plus nuisibles qu’utiles.

«Donc ce n’est pas un pont aussi facile qu’un traitement anti-inflammatoire, que ce soit médicamenteux ou via l’action du tabac, va protéger contre le coronavirus, le pont n’est pas aussi facile à traverser que ça», a dit M. Morissette.

Et on ne doit pas perdre de vue que les fumeurs et les gens atteints de maladies pulmonaires chroniques causées par le tabagisme sont plus à risque d’infections graves et d’infections virales sévères que les autres, poursuit-il.

«Tout ce qu’on connaît au sujet des infections virales et du tabagisme, c’est tout sauf une protection, a ajouté M. Morissette. Le simple fait de fumer va déclencher une réponse inflammatoire pulmonaire parce qu’on endommage le poumon.»

Reste que l’humanité est confrontée à une urgence de santé publique presque sans précédent et à un virus «extrêmement surprenant» qui vient chambouler plusieurs notions bien établies. Cela explique probablement l’empressement de certains chercheurs à explorer les avenues qui semblent le moindrement prometteuses.

«Normalement, s’il n’y avait pas d’urgence, on serait peut-être davantage passés par des modèles animaux pour essayer de voir si c’est quelque chose qui peut se tenir comme hypothèse, au lieu d’aller directement avec des genres d’essais cliniques chez des humains, a conclu M. Morissette. C’est davantage le fait que la COVID soit répandue à travers le monde, les gens sont pressés de trouver quelque chose qui peut aider. (…) Clairement les coins ont été tournés un peu ronds.»