La pandémie a été dure pour la santé mentale des directions d’écoles

MONTRÉAL — La pandémie a frappé de plein fouet la santé mentale et le bien-être de ceux et celles qui dirigent les établissements d’enseignement du Québec, révèle une enquête dévoilée dans le cadre du 89e congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS).

Les directions d’écoles «ont de très bonnes capacités de résilience pour faire face à des situations qui sont très exigeantes, mais il y a peut être des limites aussi», a dit l’auteur de l’étude, le professeur Emmanuel Poirel, de l’Université de Montréal.

«Désintéressement», «démotivation», «désengagement» et «découragement» ne sont que quelques-uns des mots qui ont été utilisés par les participants à l’étude pour décrire leur réalité pendant la pandémie.

«J’ai des moments (…) d’anxiété, de stress, a confié une participante. Je me suis questionnée carrément sur ma vie.» La même personne a ensuite révélé avoir été au bord des larmes dans son bureau, ce qui ne lui était arrivé qu’une poignée de fois en 12 ans de carrière.

Un autre participant a vécu des choses similaires. «J’ai vu (une) montagne énorme que je suis pas capable de franchir (…), a-t-il dit. J’étais dans mon bureau, puis j’avais les larmes aux yeux. (…) C’est impossible, je n’y arriverai pas, ce n’est pas faisable ce qu’ils nous demandent. (…) On accueillait des enfants qui avaient peur, des parents qui avaient peur, des membres du personnel qui avaient peur. Il fallait être debout, solide, confiant, et ça, j’ai trouvé ça difficile, on n’a jamais arrêté.»

Plusieurs directeurs et directrices ont d’ailleurs décrit le besoin qu’ils ont ressenti de s’occuper des gens qui les entouraient, notamment en camouflant le plus possible leur propre anxiété, au moment même où ils peinaient à prendre soin de leur propre santé mentale.

«Ça ne me dérangeait pas d’être en retard sur l’administratif (…) si c’était au profit d’aller prendre le temps (…) d’aller voir les élèves dans la classe ou d’aller voir un enseignant ou d’aller voir une éducatrice spécialisée qui est épuisée», a dit un participant.

«On est beaucoup plus dans le counseling, on est beaucoup plus dans le soutien émotionnel de notre personnel, on est beaucoup plus dans le soutien émotionnel des élèves, des parents, beaucoup dans la préoccupation», a ajouté un autre.

Et c’est sans compter la gestion des parents (minoritaires, précise-t-on, mais quand même…) qui, en désaccord avec les mesures sanitaires, se défoulaient sur la direction de leur école, parfois en l’accusant de complicité avec les autorités de santé publique.

Les directions d’écoles, «c’est la mère de famille, le père de famille qui essaie de rassurer tout le monde», a dit M. Poirel.

«(Elles) doivent projeter une image d’être un roc, d’être fortes, a-t-il expliqué, tout en prévenant que cela pourra se faire au détriment de leur propre santé mentale et physique. Ça fait partie de leurs fonctions, en quelque sorte. (…) Faut pas montrer ses émotions, faut pas se montrer trop vulnérable, parce qu’on fragilise les autres.»

Intensité des heures

Le professeur Poirel et ses collègues ont demandé à 1157 directions et directions adjointes de répondre à un questionnaire en ligne en 2019. Vingt participants (six hommes et 14 femmes) ont ensuite été rencontrés sur Zoom en mars et en avril 2021. Seize d’entre eux travaillaient dans une école primaire et quatre dans une école secondaire.

Les directrices et directeurs interrogés dans le cadre de cette étude ont évoqué une «surcharge cognitive» et une «charge de travail (…) beaucoup plus importante» cette année, par exemple quand «40 personnes (…) veulent te parler en même temps puis tu n’es pas capable de les suivre».

Ce n’est pas tant le nombre d’heures de travail qui a augmenté, ont dit certains, que «l’intensité des heures». Un participant a précisé que «c’est la nature du travail que j’ai à faire qui m’a surchargé, ce n’est pas la quantité»; un autre a décrit un travail «envahissant».

Certains ont dit s’être sentis comme s’ils étaient «de garde», avec un téléphone qui «peut sonner à tout moment», y compris le soir et la fin de semaine. «C’est tout le temps notre temps personnel (…) qui lève», a dit un participant à l’enquête.

Le deuxième volet de l’enquête, qui est en cours, permettra d’approfondir encore davantage la question de la détresse psychologique des directeurs et directrices, notamment en s’intéressant à leur consommation d’alcool ou de drogues, et même à d’éventuelles pensées suicidaires, au cours des deux dernières années.

Pour le moment, M. Poirel craint que, après deux ans de pandémie, moins d’enseignants soient intéressés à accéder à la direction d’une école. «Peut-être que ça ne sera pas aussi attrayant que ce l’était avant de devenir direction d’établissement», a-t-il dit; et c’est sans compter les directions actuelles qui pourraient décider de retourner à l’enseignement.

La profession de directeur ou directrice d’établissement d’enseignement est reconnue pour être très exigeante, voire éprouvante, ont rappelé les chercheurs. Lors d’une enquête différente menée entre novembre 2019 et janvier 2020, donc bien avant l’impact de la pandémie, 98 % des participants assuraient déjà travailler «intensément», 92 % avaient dit travailler «très vite» et 87 % considéraient que leur travail était très exigeant émotionnellement.

La pandémie semble avoir eu pour effet d’exacerber la situation. Les heures supplémentaires ont doublé depuis le début de la crise sanitaire, les directions travaillent davantage le soir, et 93 % d’entre elles ont admis ressentir des émotions négatives en lien avec leur travail.

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