La planète surveille de près la situation en Tunisie

TUNIS, Tunisie — Alimentée par une économie mal en point et la pandémie de coronavirus, la tourmente politique des derniers jours en Tunisie inquiète les alliés du pays en Europe et aux États-Unis, tandis que ses principaux partenaires au Moyen-Orient attendent de voir quel sort la crise réservera aux islamistes et à la fragile démocratie tunisienne.

Les pays d’Europe, et particulièrement l’Italie, s’inquiètent d’être submergés par une marée de migrants si jamais la Tunisie s’enfonce encore plus dans le chaos.

Les leaders autocratiques, de l’Égypte jusqu’à l’Arabie saoudite, espèrent que l’intervention du président tunisien Kaïs Saïed, qui s’est emparé du pouvoir cette semaine, sonnera le glas pour les islamistes de la région. Mais ils craignent du même coup une résurrection du printemps arabe, les soulèvements populaires qui ont balayé la région après avoir pris naissance en Tunisie il y a dix ans.

À travers le monde, les militants démocratiques se demandent si un pays souvent cité en exemple en est train de laisser filer son potentiel démocratique, comme cela s’est produit dans d’autres pays chamboulés par le printemps arabe.

«La balle est maintenant dans le camp du peuple, a dit sur Facebook le militant égyptien el-Ghazaly Harb. Il peut corriger la trajectoire sans abandonner le modèle démocratique pacifique que nous espérons tous qu’il mènera à bon port. La réponse sera toujours la Tunisie.»

La Tunisie, avec seulement 12 millions des 1,3 milliard d’habitants de l’Afrique, jouit d’un symbolisme démesuré en tant que pays qui a échafaudé la démocratie à partir de pratiquement rien et qui a remporté le prix Nobel de la paix pour sa révolution essentiellement pacifique.

Dimanche dernier, sans préavis, M. Saïed a suspendu le parlement et viré les principaux ministres. Il s’est emparé des pouvoirs exécutifs et de la supervision des procureurs publics, expliquant qu’il devait sauver un pays matraqué par sa pire éclosion de coronavirus à ce jour et par une économie mal en point.

Si plusieurs Tunisiens ont applaudi son intervention, ses détracteurs ont crié au coup d’État. Des médias et des groupes de défense des droits de la personne se sont inquiétés de la fermeture musclée du bureau de la chaîne Al-Jazira à Tunis.

Au cours des derniers jours, M. Saïed a ciblé des politiciens et des hommes d’affaires qu’il dit corrompus, et il a renforcé la supervision militaire de la réponse du pays à la pandémie. Ses proches et lui ont multiplié les rencontres avec les alliés étrangers, promettant que ce coup de force est temporaire.

On ne sait toutefois pas ce qu’il fera maintenant.

La principale victime de son intervention – le parti politique islamiste Ennahdha – a promis de résister, pacifiquement.

Les analystes tunisiens ne s’attendent pas à une prise de contrôle alimentée par l’armée comme ce qui s’est produit en Égypte, ou à un retour au passé autocratique, notamment parce que le peuple n’a plus peur de se faire entendre. Mais la situation demeure volatile, et de nouvelles manifestations sont possibles samedi.

Les autorités égyptiennes, saoudiennes et émiriennes y voient la défaite de l’Islam politique, qu’ils perçoivent comme une menace – surtout dans les pays du Golfe, où les partis politiques sont interdits.

L’Égypte surveille la situation de près: elle a été la première à emboîter le pas à la Tunisie en 2011. Plus tard, les Frères musulmans, une organisation hautement structurée, ont pris le pouvoir, mais ils ont été évincés en 2013 lors d’un soulèvement populaire appuyé par l’armée et dirigé par Abdel Fattah el-Sissi, qui était épaulé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

M. el-Sissi a lancé des réformes économiques et ramené une certaine stabilité politique au pays le plus peuplé du monde arabe, mais des dizaines de milliers de personnes ont aussi été jetées en prison.

Les principaux leaders des Frères musulmans font aujourd’hui face à la peine de mort ou à de longues incarcérations. Le groupe a été interdit et qualifié de «terroriste» en Égypte et aux Émirats arabes unis, qui a également envoyé derrière les barreaux des dizaines d’islamistes émiriens.

Certains militants craignent de voir la Tunisie emprunter un chemin similaire, en dépit des antécédents démocratiques de M. Saïed.

«Les coups d’État ne sont pas seulement initiés par l’armée: ils peuvent être initiés par un civil et complétés par les officiers», a souligné sur Facebook le romancier et écrivain égyptien Shady Lewis Boutros.

Abdelrahman al-Rashed, qui gère un groupe médiatique saoudien et est proche de la cour, estime que M. Saïed empêche le pays de replonger dans le chaos qui a suivi le printemps arabe. Il a écrit dans le quotidien de langue arabe Ashraq al-Awsat que l’instabilité politique en Tunisie est «la mort de l’autorité des Frères musulmans».

Le parti Ennahdha s’est distancé des islamistes les plus militants et son chef, Rachid Ghannouchi, a dit à l’Associated Press cette semaine que ses détracteurs en ont fait un bouc émissaire pour les problèmes de la Tunisie. Il a rappelé que sa formation a joué un rôle important au parlement depuis la révolution il y a dix ans, ce qui lui a permis de rentrer de 22 années d’exil à Londres, et qu’elle a remporté le plus grand nombre de sièges lors des dernières élections législatives.

Certains se demandent si les États du Golfe sont en partie responsables des tensions actuelles en Tunisie. Le politologue tunisien Mohamed-Dhia Hammami n’y croit pas, estimant que les Tunisiens sont plus intéressés par leurs préoccupations quotidiennes que par la controverse concernant les Frères musulmans.

Quoi qu’il en soit, il serait difficile d’exagérer l’importance stratégique de la Tunisie pour l’Union européenne.

Entre 2014 et 2020, le bloc a investi 1,6 milliard d’euros en Tunisie pour développer la démocratie et fournir une aide sociale et économique. Il a dépensé 33 millions d’euros pour aider le pays à combattre la pandémie. Une aide macro-financière supplémentaire de 600 millions d’euros a été négociée en mai.

La Tunisie joue aussi un rôle de premier plan pour endiguer le flot de migrants africains qui essaient de rejoindre l’Europe. Les 27 États membres n’arrivant pas à s’entendre sur la gestion des réfugiés, le bloc a décidé de confier le problème à d’autres pays.

Cela étant dit, les Tunisiens forment maintenant l’un des plus gros groupes à demander l’asile en Europe. Ce qu’on appelle le «corridor tunisien» inquiète de plus en plus l’agence frontalière européenne Frontex.

Entre 2019 et 2020, le nombre de gens qui ont rallié l’Italie depuis la Tunisie a bondi de près de 400 %, à plus de 13 000 personnes, selon des organisations non gouvernementales. Cela inclut une période pendant laquelle les restrictions sanitaires ont grandement limité les déplacements des migrants.

M. Saïed a eu des «discussions franches concernant la migration irrégulière» avec des leaders européens à Bruxelles le mois dernier, et ils ont convenu de collaborer plus étroitement face aux passeurs et en ce qui concerne la gestion de la frontière. La plus récente tourmente accentue l’inquiétude de l’Europe de voir la situation s’envenimer.

Mardi, le chef de la diplomatie européenne a demandé le retour de l’ordre constitutionnel en Tunisie, sans pointer qui que ce soit du doigt.

Les Tunisiens, eux, réclament des emplois et un avenir, ce qui leur fait défaut depuis la révolution, et plusieurs se rangent derrière le président — du moins pour le moment.

S’il y a un risque d’instabilité populaire généralisée, M. Hammami croit qu’«il y a en Tunisie des acteurs politiques forts qui peuvent faire contrepoids», notamment les syndicats. Et contrairement à l’Égypte, l’armée tunisienne n’a que peu de contrôle sur l’économie.

Omar Oudherni, un brigadier retraité de l’armée tunisienne et consultant en sécurité, croit que le peuple tunisien «ne restera pas silencieux face à un tyran».

«Faire ce qui est bien sera appuyé, mais s’il (Saïed) veut une dictature, le peuple va le balayer, comme il en a balayé d’autres», a-t-il prévenu.

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