La santé publique doit savoir composer avec le pouvoir politique, selon un expert

EDMONTON — Un ancien directeur de la santé publique affirme que les restrictions sanitaires, pour être efficaces, doivent s’appuyer sur la science, mais aussi sur l’acceptabilité sociale.

«(Les mesures) ne fonctionneront que si une majorité de la population les soutient», estime André Corriveau, qui a été médecin hygiéniste en chef de l’Alberta de 2009 à 2012. «Sinon, elles ne seront pas applicables», précise-t-il en entrevue depuis Iqaluit, au Nunavut, où il prodigue aujourd’hui ses conseils sur la lutte contre la COVID-19.

On apprenait récemment, par des enregistrements, que l’actuelle médecin hygiéniste en chef de l’Alberta, la docteure Deena Hinshaw, s’est préoccupée en privé du fait que des politiciens édulcoraient ses recommandations. Or, selon M. Corriveau, cela fait tout simplement partie de la définition de tâche du médecin hygiéniste en chef. 

Des experts comme lui ou la docteure Hinshaw sont justement chargés de se frayer un chemin dans les preuves scientifiques — souvent minces sur le terrain ou encore toutes récentes — pour fournir au pouvoir exécutif les meilleurs conseils possible. Mais c’est ensuite au pouvoir exécutif de décider si une mesure est acceptable et comment elle pourrait être mise en oeuvre, soutient le docteur Corriveau, diplômé des universités Laval, Concordia et McGill. 

«Il y a une limite (aux restrictions) qu’on ne peut pas franchir», dit-il. «C’est le rôle du politicien d’évaluer ces limites.»

Il n’est pas non plus approprié que le médecin hygiéniste en chef prône des mesures qui ne sont pas approuvées par le gouvernement, estime M. Corriveau, qui a été jusqu’à l’an dernier responsable de la santé publique dans les Territoires du Nord-Ouest.

Les deux parties doivent se faire confiance, et miner les décisions politiques nuirait à cet équilibre. «Il y aura toujours d’autres gens pour contester. Notre efficacité repose sur la confiance (des citoyens). Si vous vous retournez et que vous contestez en public, alors vous avez perdu la confiance de la population et vous n’êtes plus efficace.» 

Des médecins s’interrogent 

Par ailleurs, les Albertains peuvent entendre d’autres voix qui contestent les directives, rappelle le docteur Corriveau. 

Ainsi, des médecins de la région d’Edmonton ont récemment formé un groupe pour offrir ce qu’ils considèrent comme des «conseils impartiaux et indépendants» sur la COVID-19. Ils estimaient que les citoyens commençaient à perdre confiance envers les responsables.

«Il y a de nombreuses considérations lorsque vous prenez ces décisions — des considérations sanitaires, économiques, la capacité des hôpitaux», a déclaré le président de l’association, le docteur Ernst Schuster. «Or, certains sentaient que les considérations politiques étaient plus fortes que certaines autres considérations.» Le comité devait tenir sa première réunion mardi.

Les pouvoirs d’un médecin hygiéniste en chef sont délégués par le ministre de la Santé et ne sont pas nécessairement absolus, rappelle le docteur Corriveau. Il est facile d’être gérant d’estrade et tous ceux qui sont impliqués dans la lutte contre la pandémie le font pour la première fois, rappelle-t-il. 

Lui-même a déjà connu dans sa carrière des situations où la décision finale s’écartait de ses recommandations, mais il considérait que c’était son travail de l’appliquer. «On marche sur le fil du rasoir, mais je pense que ça peut être fait. Ce n’est pas forcément idéal, mais j’ai compris le contexte et pourquoi le pouvoir politique en décidait autrement.»

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