L’admissibilité au vaccin pose un dilemme chez certaines personnes

L’avis des responsables de la santé publique est sans équivoque: si vous êtes admissible à un vaccin contre la COVID-19, prenez rendez-vous dès que possible.

Mais pour Tracey Brooks, de Stoney Creek, en Ontario, la situation n’est pas si simple. La mère de cinq enfants, âgée de 50 ans, aurait probablement droit au vaccin, car elle souffre d’une maladie auto-immune et est la soignante de son fils trisomique.

Mais en tant que femme au foyer dans une petite communauté, Mme Brooks explique qu’elle a le luxe de pouvoir vivre isolée, alors que de nombreux travailleurs de première ligne doivent se mettre en danger chaque jour pour gagner leur vie.

Étant donné que les stocks de vaccins sont limités, Mme Brooks a déclaré qu’elle était aux prises avec un dilemme éthique: devrait-elle prendre rendez-vous ou laisser la place à quelqu’un d’autre avec un plus grand risque d’exposition?

«Je pense que d’autres personnes qui en ont essentiellement plus besoin pour leur vie quotidienne feraient mieux de l’avoir en premier», a-t-elle indiqué. «Où est-ce que je me situe dans l’admissibilité?»

Les disparités du déploiement des vaccins au Canada ont créé une crise de conscience chez certains Canadiens qui envisagent de retarder leur vaccin pour s’assurer qu’il y a suffisamment de doses pour les personnes qu’ils jugent plus méritantes.

Au cœur de ce conflit se trouvent deux impératifs moraux concurrents, affirment les éthiciens. Pour chaque personne qui se fait vacciner, nous sommes d’autant plus près de maîtriser la crise de la COVID-19. Mais les injections étant toujours rationnées, les gens doivent attendre leur tour pour protéger les personnes les plus à risque.

Des facteurs personnels peuvent faire partie de cette équation éthique, disent certains experts, mais il y a aussi des forces systémiques en jeu qui empêchent des individus de prendre des décisions éclairées dans l’intérêt du bien collectif.

Il est louable que certains Canadiens veuillent faire passer les besoins des autres avant les leurs en décidant du moment de se faire vacciner, a noté Maxwell Smith, bioéthicien à l’Université Western et membre du groupe de travail sur la distribution des vaccins de l’Ontario.

Malgré ces bonnes intentions, la réalité est que certains de ces sacrifices personnels peuvent aller à l’encontre de l’objectif plus large de protection de la communauté, a-t-il déclaré.

«Ces stratégies ont été conçues pour nous assurer que nous en avons vraiment pour notre argent.»

Par exemple, a indiqué M. Smith, il peut sembler contre-intuitif qu’un jeune en bonne santé qui travaille à domicile dans un point chaud de la COVID-19 puisse être admissible à la vaccination en Ontario. Mais lorsque vous réfléchissez à l’impact sur la communauté, le calcul des risques change.

«Lorsque des gens sont invités à se faire vacciner, ce n’est pas seulement parce que nous pensons qu’il est important qu’ils soient eux-mêmes protégés», a expliqué M. Smith.

Dans les régions à forte infection où les hôpitaux sont déjà à court de ressources, maximiser le nombre de résidants vaccinés pourrait être crucial pour préserver la capacité des soins intensifs, a-t-il ajouté.

Les décideurs en matière de vaccination, a noté M. Smith, ont été chargés de concevoir une stratégie qui permettra de réduire le nombre de décès dus à la maladie, d’alléger la pression sur le système de santé, de tenir compte des inégalités raciales et sociales, de gérer les chaînes d’approvisionnement et, finalement, de parvenir à l’immunité collective.

Cependant, tant les décideurs que les individus ont la capacité morale d’envisager leur rôle dans une vue d’ensemble, a expliqué le bioéthicien de l’Université de Toronto Kerry Bowman, et ces considérations peuvent être plus compliquées que de cocher les critères d’admissibilité.

«Permettez-moi d’être clair: si vous êtes appelé, je ne vois pas de problème éthique à obtenir (le vaccin)», a-t-il déclaré. «Cela dit, je respecte vraiment le fait que c’est une question de conscience personnelle de savoir si vous pensez que vous devriez l’obtenir maintenant ou plus tard.»

Le déploiement des vaccins au Canada a atteint un stade moralement trouble où une plus grande partie de la population se qualifie pour le vaccin, mais l’ordre de priorité est devenu plus confus, a souligné M. Bowman.

De nombreuses juridictions ont des lignes directrices générales sur la vaccination qui laissent place à l’interprétation, a-t-il observé. Cela permet aux gens de prendre en compte les circonstances personnelles, mais crée également des ouvertures pour l’opportunisme, a-t-il ajouté.

Pour chaque personne qui refuse de se faire vacciner pour des raisons éthiques, il y en a d’autres qui inventent des moyens de déjouer le système en leur faveur, a noté M. Bowman.

Il ajoute qu’en décidant du moment de se faire vacciner, il est important de prendre en compte non seulement les conditions d’admissibilité, mais aussi «l’esprit» des priorités de santé publique qu’ils sont censés servir, le principal d’entre eux étant la protection des plus vulnérables.

«La grande réalisation pour nous tous depuis le début de la pandémie est que les droits et les choix de l’individu ne sont pas la chose la plus importante. C’est en fait le bien-être de la société.»

Mais l’infirmier de Toronto Nick Tsergas croit que la plupart des gens ont tendance à sous-estimer leur propre niveau de risque et le danger qu’ils pourraient représenter pour leur famille et leur communauté.

Sur la base de son expérience en première ligne du combat contre la COVID-19, M. Tsergas affirme que les Canadiens ont le devoir de prendre rendez-vous le plus tôt possible.

Bien que plusieurs de ses patients aient exprimé des inquiétudes sur la possibilité qu’ils prennent la place d’une personne ayant plus besoin du vaccin, le fait demeure que la plupart des Canadiens restent vulnérables à la COVID-19, a noté M. Tsergas. Et avec des variants plus contagieux envoyant des patients plus jeunes à l’hôpital, la menace de conséquences graves s’étend à l’ensemble de la population.

Il a supplié tous ceux qui sont admissibles d’utiliser toutes les voies légitimes possibles pour obtenir leur vaccin et d’encourager leurs amis à faire de même.

«Ne vous sentez pas coupable», a-t-il lancé. «Mettez-vous en colère et soyez bruyant, et aidez les gens autour de vous à reconnaître que la meilleure chose à faire est d’aller se faire vacciner le plus tôt possible.»

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