Lancer des franchises en pleine pandémie: le pari d’un entrepreneur «flyé»

MONTRÉAL — Quand est venu le moment pour Jacques Gaspo de réfléchir à l’ouverture de son prochain restaurant, il envisageait un endroit où on servirait des déjeuners. 

Il a plutôt misé sur un comptoir de restauration rapide qui sert du poulet frit. Il y a deux semaines, il a ouvert «Jack le coq» dans le quartier Verdun à Montréal.  

Et depuis? «C’est la folie furieuse», s’exclame-t-il.

«C’est la COVID qui m’a dirigé vers ce choix», lance M. Gaspo qui explique que ce modèle d’affaires est plus adapté au contexte de la pandémie. 

Le poulet frit se prêtant mieux à la livraison, comparativement aux déjeuners. «Les gens ne vont pas commander « deux-œufs-bacon » pour emporter», indique-t-il. 

Celui qui se décrit lui-même comme quelqu’un de «flyé» n’a pas hésité à lancer son nouvel établissement en pleine crise sanitaire. 

Il faut dire qu’il n’en est pas à sa première incursion dans le monde de la cuisine. L’entrepreneur avait démarré avec un restaurant à Laval en 2010, La Belle et La Bœuf, dont on retrouve aujourd’hui plusieurs succursales à Montréal, Brossard, Sainte-Foy, Chicoutimi et même en Floride.

Il a également lancé les chaînes Souvlaki Bar. Il a depuis vendu ses parts au groupe Foodtastic. 

Le restaurateur aime habituellement les grands espaces qui accommodent «les familles et beaucoup de monde», comme il se plaît à décrire. Des lieux qui se conjuguent moins bien avec les mesures de distanciation sociale. 

S’il explique bien s’en sortir de son côté – il s’apprête à lancer quatre nouvelles franchises dans les prochaines semaines – il parle régulièrement avec ses confrères du milieu et constate l’insécurité qui règne chez eux. 

Outre les pertes financières dont on parle beaucoup, selon lui, il y a les ravages psychologiques qui sont peu évoqués. 

«Perdre des milliers de dollars par mois est un vrai cauchemar», se désole M. Gaspo. 

Il souligne que le soutien du gouvernement est apprécié. Il laisse entendre cependant qu’avec plusieurs salles à manger fermées depuis des mois, des employés qui ont délaissé le métier, et nombre de restaurateurs qui sont maintenant au bord de l’épuisement, le moral des troupes ne vole pas haut. 

De son côté, le vice-président aux affaires publiques et gouvernementales à l’Association Restauration Québec (ARQ), François Meunier est soulagé d’apprendre que les mesures d’aide fédérales et provinciales seront maintenues jusqu’en juin. 

«Ça fait partie de nos revendications depuis plusieurs mois», affirme-t-il. 

Il dénonce toutefois la lourdeur administrative du programme provincial qu’il juge également complexe et peu adapté à la réalité des restaurateurs. 

«On demande des états financiers, un budget de caisse et il faut parfois démontrer une solvabilité personnelle – on analyse les demandes comme des prêts.»

Il donne l’exemple de gens qui se font refuser de l’aide financière parce que leurs finances personnelles sont précaires. «Je suis désolé, mais moi après huit mois de fermeture sur les onze derniers mois, c’est sûr que j’aurais une situation financière précaire», clame-t-il. 

M. Gaspo déplore l’attitude répressive des personnes chargées de s’assurer que les mesures anti-COVID soient observées. 

«La majorité des entrepreneurs sont bien intentionnés», dit-il. 

Mais ce n’est pas tout le monde qui saisit les nuances de toutes les nouvelles mesures, fait savoir M. Gaspo. Surtout si celles-ci changent constamment. 

Il explique que pour ceux qui exploitent de grandes chaînes et qui, comme lui, ont un bon réseau, c’est plus facile. 

«Mais je pense aux petits restos – ils apprennent les directives en écoutant les nouvelles et ne comprennent pas nécessairement tout.

«Au lieu de payer du monde pour chercher à donner des amendes, au lieu de venir nous stresser pendant qu’on a des clients, pourquoi ne pas payer des gens pour qu’ils puissent nous aider à comprendre tout ce qui doit être fait. Envoyez du personnel pour collaborer avec les restaurateurs. On est assez pénalisé.»

Comme M. Meunier, il pense que certains de ses collègues ne vont pas chercher toutes les subventions offertes parce que le processus est laborieux et les fonds sont difficiles d’accès. 

Il estime qu’au moins 30 % des restaurants vont éventuellement fermer. 

Il suggère à ceux qui désirent se lancer dans la restauration de bien se préparer et de faire une étude de marché en tenant compte du contexte de la pandémie. 

Il ajoute qu’il ne faut pas hésiter à intégrer la technologie à son concept pour attirer la clientèle de jeunes qui sont actifs sur les médias sociaux. 

Entre-temps, pour les restaurants qui veulent réussir à passer au travers, l’heure est à la créativité, déclare l’homme d’affaires, mais aussi à des directives claires de Québec pour ce qui entoure la réouverture des restaurants.

Il affirme qu’on ne peut pas ouvrir et fermer des restaurants constamment, car cela engendre des frais comparables à une nouvelle ouverture. 

«Tu dois réengager de la main-d’œuvre parce qu’elle s’est peut-être recyclée ailleurs, leur donner une formation de deux semaines, tout nettoyer. Ce sont des coûts énormes», conclut-il. 

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Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.