L’ancien premier ministre fédéral John Turner s’éteint à l’âge de 91 ans

Entré en politique au début de la trentaine, ses pairs le considéraient dès le début de sa carrière politique comme un aspirant sérieux au poste de premier ministre. Mais John Turner, qui s’est éteint à l’âge de 91 ans, n’aura finalement passé qu’un peu plus de deux mois à la tête du pays, l’un des plus courts mandats de l’histoire.

M. Turner est mort paisiblement vendredi soir chez lui, a indiqué un ancien collaborateur, Marc Keasley, au nom de la famille.

Premier ministre libéral de juin à septembre 1984, John Turner ne sera demeuré que 78 jours à la tête du pays, avant d’être balayé par la vague conservatrice menée par Brian Mulroney. Ses deux défaites électorales consécutives, en 1984 et en 1988, contribueront à lui accoler l’image d’un beau garçon sans profondeur, incapable de mener ses troupes à la victoire.

Pourtant, la carrière politique de Turner semblait destinée à de grandes réalisations. Il n’a pas encore 40 ans et ses collègues libéraux voient en lui un futur chef promis à un avenir brillant.

Né en Angleterre le 7 juin 1929, le jeune John Turner a grandi au Canada. Après des études à l’Université de Colombie-Britannique, le jeune homme reçoit une bourse de la fondation Rhodes qui lui permet d’aller étudier le droit à Oxford. Il poursuivra ensuite ses études doctorales à Paris, où il apprend le français.

Reçu au barreau canadien, il s’installe à Montréal et travaille pendant quelques années pour le cabinet Stikeman and Elliot.

Son implication au sein du barreau attire l’attention du Parti libéral, qui le recrute d’abord comme militant, puis comme candidat en 1962. Il remporte l’élection en juin et devient député fédéral de la circonscription montréalaise de St-Laurent-St-Georges.

Ses idées de réforme des politiques du parti et du travail de parlementaire l’aident à se démarquer. En 1967, à 36 ans, il fait son entrée au sein du conseil des ministres, aux côtés de deux autres recrues: Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien. Lester Pearson le nomme d’abord ministre sans portefeuille, puis ministre de la Consommation et des Corporations.

Après l’annonce du départ du premier ministre Pearson, John Turner décide de se lancer dans la campagne au leadership libéral, se posant comme le candidat des jeunes et des réformes. Le jeune loup de 38 ans cause toute une surprise en terminant troisième sur neuf candidats.

Le nouveau premier ministre ne peut l’ignorer dans la composition de son cabinet, et il le nomme à la Justice. Il y pilotera des dossiers controversés, dont le projet de loi omnibus (qui décriminalise entre autres l’homosexualité) et la loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970, pour répliquer à la crise qui secoue le Québec.

En 1972, Trudeau lui donne le portefeuille des Finances, un poste que M. Turner accepte à reculons. Au sein d’un gouvernement minoritaire, il doit faire preuve d’adresse pour faire adopter ses budgets. Il tire néanmoins son épingle du jeu malgré un contexte économique loin d’être rose et un environnement politique difficile.

L’approche de M. Turner, qui était plus conservateur et pragmatique face aux questions économiques, le place constamment en contradiction avec Trudeau. Les différends s’accumulent et, à la surprise générale, à la fin de 1975, il annonce sa démission comme ministre des Finances. Il quitte la politique «pour toujours», déclarera-t-il en février 1976.

Il s’installe à Toronto et y pratique le droit au sein d’un grand cabinet. Pendant plusieurs années, il se fait oublier du grand public et développe ses liens avec le monde des affaires.

Mais son départ de la politique est mal perçu au sein de la famille libérale. Plusieurs l’accusent d’avoir quitté le bateau à un moment ardu pour le parti. Certains entretiendront cette rancoeur pendant de longues années et lui en voudront même en 1984, lorsque Turner effectue son retour en politique lors de la campagne au leadership pour succéder à Trudeau.

A cette deuxième tentative pour prendre les rênes du PLC, Turner gagne son pari et il coiffe son adversaire, Jean Chrétien, au deuxième tour. Espérant profiter de sa nouvelle popularité comme chef, il déclenche rapidement des élections. Mais il a hérité d’un parti usé, en perte de vitesse et de popularité.

Et John Turner multiplie les erreurs lors de la campagne électorale. À la première semaine de campagne, devant les caméras, il donne une légère tape sur les fesses de la présidente du PLC, Iona Campagnolo. Le geste sera fortement critiqué et Turner ne fera rien pour calmer les choses en déclarant qu’il est un «politicien très tactile».

Lors du débat télévisé en anglais, il se fait mettre en boîte par son adversaire conservateur lors d’un échange désormais inscrit dans l’histoire. Tentant de se défendre des accusations de favoritisme en expliquant qu’il n’avait pas le choix, John Turner s’est fait clouer le bec par un «vous aviez le choix» bien senti de M. Mulroney.

Après une campagne estivale, les conservateurs de Brian Mulroney renverseront tout sur leur passage, renvoyant les libéraux sur les banquettes de l’opposition.

«Je n’avais pas prévu le massacre», admettra M. Turner quelques années plus tard.

Chef de l’opposition officielle, M. Turner doit surtout rebâtir son parti, dans la déroute autant sur le plan de l’organisation que des finances, après une course au leadership et une défaite cuisante.

Le chef libéral laissera surtout sa marque lors du débat sur le libre-échange, une idée à laquelle il s’oppose farouchement. Ce sera l’enjeu de l’élection de 1988, mais les Canadiens décident de faire toujours confiance aux conservateurs.

Son leadership contesté par ses troupes, il tire sa révérence en 1990 et retourne à la pratique du droit.

En décembre 2004, il refait une brève apparition sur la scène publique en acceptant de présider la délégation d’observateurs canadiens lors des élections en Ukraine.

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