Le bilan des morts de la COVID-19 au Canada pourrait être beaucoup plus lourd

Une nouvelle étude suggère que le Canada a largement sous-estimé — peut-être de moitié — le nombre de personnes mortes de la COVID-19 depuis mars 2020, du moins à l’extérieur du Québec.

La docteure Tara Moriarty, responsable du groupe de travail pour cette étude commandée par la Société royale du Canada, a rappelé en entrevue mardi que la plupart des bilans officiels indiquent en général que la majorité des décès au pays sont survenus chez des personnes âgées résidant dans des établissements de soins de longue durée. Cela est probablement vrai au Québec, et un peu aussi en Ontario.

Mais la nouvelle analyse des données entre février et novembre 2020 suggère qu’au moins deux tiers des décès causés par la COVID-19 en dehors des milieux de soins de longue durée pourraient, en fait, ne jamais avoir été déclarés. «Entre le 1er février et le 28 novembre 2020, l’étude a révélé que les décès dus à la COVID-19 d’environ 6000 personnes âgées de 45 ans et plus semblaient être passés inaperçus, non signalés ou non attribués au virus», indiquent les chercheurs.

«En conséquence, si ces décès ont continué d’être sous-déclarés au Canada au même rythme depuis novembre dernier, le fardeau de la mortalité pandémique pourrait être deux fois plus élevé que celui qui a été rapporté.» 

L’écart serait beaucoup moins grand au Québec, où les décès dans les CHSLD ont été, de fait, responsables de la majeure partie des surmortalités. 

L’étude souligne qu’au cours de la première année de la pandémie, la COVID-19 aurait causé au Canada de nombreux décès qui ne lui ont pas été attribués, «très probablement dans les quartiers à faible revenu, à forte densité et racialisés de travailleurs essentiels et d’immigrants récents, où la plupart des cas de COVID-19 étaient concentrés», indique-t-on. «Il se peut que l’accent mis par le public sur la tragédie survenue dans les établissements de personnes âgées nous ait empêchés de prendre conscience du nombre inhabituellement élevé de personnes âgées cliniquement fragiles qui sont décédées de la COVID-19 dans leur propre maison, bon nombre desquelles étaient probablement des membres de communautés racialisées.»

La docteure Moriarty croit que «si nous avions identifié dès le début ceux qui mouraient et à quel endroit, si nous avions eu une idée plus précise du nombre de décès qui se produisaient réellement (…) peut-être qu’on aurait commencé à regarder plus tôt ou à écouter plus tôt les gens dans certaines communautés qui disaient: ‘C’est vraiment pas joli ici, les gens meurent’. Cela aurait pu étayer ces affirmations et provoquer une sorte d’action qui aurait sauvé des vies.»

Selon la docteure Moriarty, le fait de voir le Canada en décalage aussi important avec des pays à revenu élevé similaires quant à la proportion de décès en soins de longue durée a levé un drapeau rouge, qui a inspiré l’analyse de la Société royale du Canada. 

Des décès de COVID-19 non déclarés

La nouvelle analyse, évaluée par des pairs, jette le doute sur l’hypothèse largement acceptée selon laquelle 80 % des décès dus à la COVID-19 au Canada sont survenus parmi les résidents âgés des foyers de soins de longue durée. Or, l’étude indique qu’au moins les deux tiers des décès causés par la COVID-19 dans les communautés en dehors des soins de longue durée pourraient ne pas avoir été déclarés. Cela porterait la proportion de décès dans les soins de longue durée à environ 45 %, beaucoup plus proche de la moyenne de 40 % signalée par des pays comparables de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Cette conclusion est basée sur l’examen des rapports sur la surmortalité au Canada et sur le profil des décès attribués à la COVID-19, mais aussi sur les données de crémation, «qui montrent qu’il y a eu une hausse soudaine du nombre de décès à domicile par rapport aux décès survenus en milieu hospitalier en 2020». Elle repose également sur les études de dépistage des anticorps, «qui ont collectivement démasqué l’incidence probablement très élevée des infections à la COVID-19 non détectées». L’étendue des décès «probablement non déclarés» varie toutefois selon la province et il existe d’importantes lacunes dans les données disponibles, a précisé la docteure Moriarty. 

Eemaan Kaur Thind, une praticienne de la santé publique qui a examiné à la fois les décès déclarés et non déclarés de la COVID-19 dans les communautés racialisées, n’a pas été surprise par ces résultats, compte tenu des rapports précédents liant certaines communautés et les décès ou les taux d’hospitalisation.

L’étude suggère que de nombreux cas dans ces communautés n’ont peut-être jamais été identifiés et que les décès qui en ont résulté n’ont jamais été comptabilisés. «Nous savons qu’une grande partie des travailleurs essentiels sont issus des minorités visibles», a-t-elle déclaré.

Mme Thind espère maintenant que les résultats de l’étude pousseront les décideurs politiques à écouter les personnes les plus touchées, dont beaucoup ont sonné l’alarme notamment sur le rôle joué par les barrières linguistiques dans l’accès aux tests de dépistage et aux soins.

Les chercheurs formulent plusieurs recommandations, notamment de rendre obligatoire la déclaration préliminaire hebdomadaire à Statistique Canada du nombre de décès, toutes causes confondues, dans toutes les provinces et tous les territoires, «comme cela se fait dans plusieurs autres pays». Les chercheurs recommandent aussi d’adopter immédiatement les méthodes de calcul de la surmortalité des CDC américains pour estimer la surmortalité canadienne pendant l’épidémie de COVID-19.

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