Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence change de cap

MONTRÉAL — Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) n’occupe plus les mêmes bureaux spacieux de Montréal qui recevaient autrefois des visiteurs de haut niveau comme le secrétaire général de l’ONU de l’époque, Ban Ki-moon.

Pour atteindre son bureau actuel, les visiteurs doivent parcourir l’ancien village olympique de la ville, passer devant des pizzerias, des restaurants de sushis, une épicerie et d’autres bureaux.

Le nouveau bureau est l’un des nombreux changements que le CPRMV a subis depuis son ouverture en grande pompe en 2015. Sa création est survenue alors qu’une vague de jeunes Québécois partaient rejoindre le groupe armé État islamique en Syrie et après les attentats à Ottawa et à Saint-Jean-sur-Richelieu, inspirés par le groupe terroriste.

Après une période de turbulences organisationnelles, le centre a poursuivi son travail, avec un profil plus bas, un budget réduit et une orientation qui s’est de plus en plus déplacée de l’Islam radical vers l’extrême droite et les théoriciens du complot.

Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique du centre, a affirmé que si la peur du départ des jeunes pour la Syrie a été «l’étincelle» qui a convaincu les autorités de financer le centre, l’institution a très vite déterminé que son champ d’action ne se limitait pas à une seule menace.

La radicalisation ne concerne pas seulement le djihadisme ou l’Islam radical, explique-t-il.

«Tout type d’idéologie, d’idée sociale ou politique, peut avoir une tendance radicale et extrémiste et peut conduire à la radicalisation», a-t-il soutenu.

La pandémie, un moment déterminant

M. Audet Gosselin a déclaré que la pandémie de COVID-19 a «démocratisé» la notion de radicalisation en faisant comprendre aux gens que cela pouvait arriver à quelqu’un de n’importe quel âge ou de n’importe quel milieu. Les appels au centre en 2020 – la première année de la pandémie – ont doublé par rapport à l’année précédente. Le rapport annuel du centre attribue le pic à «un effilochage du tissu social» qui a conduit à des actes de violence, des théories du complot et un débat polarisé.

Bien que la demande pour ses services reste élevée, le centre poursuit son travail avec peu de visibilité après une période mouvementée qui a remis sa survie en question. En mars 2019, la ville a brusquement annoncé que le directeur du centre de l’époque avait été démis de ses fonctions. La plupart des membres du conseil d’administration ont également démissionné.

La Ville a refusé de rendre public le rapport qui a mené au changement de direction, mais M. Audet Gosselin — qui n’était pas à l’emploi du centre à l’époque et qui dit ne pas avoir vu le rapport — estime que l’enjeu était en grande partie financier, lié à des dépenses excessives pour des choses qui ne sont pas directement liées au mandat du centre. Selon lui, il y avait aussi une différence de vision des administrations provinciale et municipale nouvellement élues.

En fin de compte, les gouvernements provincial et municipal ont décidé de continuer à financer le centre, mais avec une concentration plus étroite sur le Québec et un budget réduit de 1,3 million $ en 2021, contre environ 2 millions $ à son apogée.

Aujourd’hui, l’équipe de 15 membres du centre comprend des chercheurs, des personnes qui dispensent des formations en ligne pour les écoles et les groupes communautaires, et des membres de l’équipe de soutien qui reçoivent les appels de personnes préoccupées par des amis ou des membres de la famille qui, selon eux, se radicalisent.

«L’angle mort» de l’extrême droite

Amarnath Amarasingam, professeur de religion à l’Université Queen’s, affirme que la plupart des réseaux d’organisations traitant de la radicalisation au Canada ont vu le jour pour faire face au phénomène des «combattants étrangers». Mais, dit-il, l’inquiétude concernant l’extrême droite a augmenté rapidement à la suite de l’élection de Donald Trump aux États-Unis et de la fusillade de la mosquée de Québec en 2017, au cours de laquelle un homme armé blanc a tué six hommes musulmans.

«Je pense qu’il y a eu des critiques dans l’ensemble sur le fait que tout ce type mécanisme a été construit en mettant l’accent sur les communautés minoritaires et qu’il y a un angle mort en ce qui concerne ces mouvements d’extrême droite – ce qui commence à changer», a souligné M. Amarasingam en entrevue téléphonique.

Il a vanté le centre de Montréal comme une ressource utile, notant qu’il a réussi à entrer dans les écoles, ce qui peut être difficile en raison de la réticence des enseignants à discuter de l’extrémisme avec les jeunes.

MM. Amarasingam et Audet Gosselin s’entendent sur le fait que le processus d’aide pour une personne qui s’engage sur la voie de la radicalisation est similaire, quelle que soit l’idéologie qui l’attire.

M. Audet Gosselin ajoute que même si chaque individu radicalisé est différent, plusieurs causes profondes de l’extrémisme sont les mêmes : un sentiment d’être marginalisé, exclu ou défavorisé, ainsi qu’une méfiance à l’égard des institutions démocratiques.

Méfiance envers les institutions

Actuellement, M. Audet Gosselin se dit préoccupé par ce qu’il appelle la «tendance antigouvernementale et anti-autorité» qui s’est accrue au Canada tout au long de la pandémie. Bien que cette mouvance soit inspirée par l’extrême droite, elle est moins organisée et est liée à une méfiance générale envers les institutions, a-t-il déclaré.

Bien que ce mouvement n’ait pas encore abouti à de «grands actes de violence», a-t-il dit, la rhétorique peut être violente et inclure des appels à la violence contre des journalistes, des politiciens ou des médecins.

Il estime également que les autorités canadiennes ne se préoccupent pas suffisamment des menaces croissantes contre la communauté LGBTQ, qui ont conduit à de la violence aux États-Unis avec la tuerie dans une discothèque LGBTQ à Colorado Springs.

Lorsqu’il travaille avec des personnes potentiellement radicalisées, le centre essaie de répondre aux besoins de la personne, qu’il s’agisse de la mettre en contact avec un mentor, un thérapeute ou un emploi. Étant donné que les personnes radicalisées sont souvent isolées, cela signifie également les aider à établir des liens sociaux et des moyens d’expression sains, a-t-il indiqué.

Pour faire face à la montée des théories du complot, le centre a mis en place des webinaires, des formations et un forum de discussion pour les familles.

Mais M. Audet Gosselin a rappelé que ce n’est pas parce que l’attention du public s’est tournée vers de nouvelles formes de radicalisation que les autres ont disparu.

«Nous avons cette idée que 2015 et 2016 étaient plus du djihadisme, 2017 et 2018 étaient l’extrême droite et puis 2020 et 2021 étaient des théories du complot, a-t-il souligné. Mais les djihadistes ne sont pas partis, l’extrême droite est toujours là, et nous avons toujours des appels pour chacune de ces grandes familles idéologiques.»

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