Le CH en séries, c’est bon pour le moral, mais attention aux dérapages

Certains y verront simplement un petit ajout positif à une vie déjà heureuse ; d’autres, en revanche, en feront une bouée de sauvetage, et gare à ce qui pourrait se produire si jamais cette bouée commence à se dégonfler.

MONTRÉAL — La longue poussée victorieuse du Canadien de Montréal en séries éliminatoires appose un baume sur ce que le Québec a traversé depuis dix-huit mois, mais cet alignement des astres sans précédent ouvre également la porte à certains dérapages, prévient un expert.

Certains y verront simplement un petit ajout positif à une vie déjà heureuse ; d’autres, en revanche, en feront une bouée de sauvetage, et gare à ce qui pourrait se produire si jamais cette bouée commence à se dégonfler.

« J’ai peur qu’on se retrouve avec des comportements qui débordent, d’un côté ou de l’autre, frustration ou euphorie, surtout dans une situation où, plus que d’habitude, les gens risquent de vivre beaucoup de passion obsessive », a résumé le professeur Robert Vallerand, un spécialiste de la psychologie de la passion à l’Université du Québec à Montréal.

La passion harmonieuse est celle qui ajoute un petit «plus» à des vies déjà bien nourries et bien remplies.

Mais la passion obsessive, explique-t-il, est celle qui dérape et qui déborde; un bon exemple est celui des « hooligans » qui sévissent en marge des matchs de certaines équipes anglaises de football.

« La passion obsessive, c’est lorsque ça ne va pas trop bien dans ma vie, et là ça compense, a dit le professeur Vallerand. La passion obsessive prend une vie en soi, la personne devient un peu contrôlée par tout ça, et il y a des débordements intérieurs et extérieurs, et c’est là que la passion obsessive est beaucoup moins adaptative, parce qu’elle vient remplacer ce qu’il n’y a pas dans la vie de la personne. »

Les partisans du Canadien pourront donc vivre leur passion de manière positive ou négative, mais pour le moment le professeur Vallerand estime que « les conditions sont plus propices que d’habitude à une passion obsessive ».

En effet, rappelle-t-il, rares sont les Québécois qui n’ont pas été touchés négativement par la pandémie, par exemple en ayant perdu un emploi, en ayant dû dire adieu à un proche ou simplement en ayant été privés de la compagnie de leurs parents et amis.

« Tout le monde a souffert, a-t-il dit. Donc, ce ne serait pas surprenant que certains se laissent emporter beaucoup plus par ce qui se passe avec le CH. »

Le phénomène pourrait même aspirer ceux que le hockey aurait autrement laissés indifférents, puisque tout le monde « cherche à s’accrocher à quelque chose pour compenser et on vient de trouver le Canadien ».

Ajoutons à cela le fait que la Sainte-Flanelle représente une ville, une province, même un pays, ce qui pourra avoir comme effet d’amplifier les émotions, positives et négatives, vécues par certains.

« Je ne me souviens pas, par exemple, d’avoir vu les gens autant célébrer après une première ronde », a souligné le professeur Vallerand.

Deux pouces de plus

La fierté engendrée par les succès du Canadien est une fierté qui fait du bien. Au lendemain de l’élimination in extremis des Golden Knights de Las Vegas, tous les Québécois mesuraient deux pouces de plus et tout le monde se promenait la tête haute, a dit le professeur Vallerand.

Des études montrent aussi qu’une telle passion joue un rôle sociétal positif par rapport aux relations entre les groupes: peu importe l’ethnie, peu importe la religion, peu importent les allégeances politiques, nous avons pour le moment tous un dénominateur commun, celui d’être des partisans du Canadien de Montréal.

Mais il y a aussi, évidemment, un envers à cette médaille, et ce qui se passera par la suite dépendra essentiellement du rôle que jouait cette passion dans notre vie. Est-ce qu’elle venait ajouter quelque chose, ou bien venait-elle plutôt compenser pour tout ce qui va mal ?

Aux États-Unis, rappelle le professeur Vallerand, la journée du Super Bowl est celle où il y a le plus de signalements de gestes de violence domestique.

« Ça veut dire qu’il y a une frustration, que les gens souffrent, et malheureusement, si tu n’as pas les mécanismes d’adaptation pour faire face à la musique, ça sort tout croche et ce sont les gens autour qui souffrent, a-t-il analysé. Il faut faire attention. »

Et après…?

Projetons-nous maintenant dans deux ou trois semaines : le Canadien a remporté la Coupe Stanley lors du septième match (1 à 0, en deuxième période de prolongation) de sa série contre le Lightning, l’équipe a paradé dans les rues du centre-ville de Montréal, Carey Price a été proclamé joueur par excellence des séries, et la frénésie commence lentement à s’estomper.

Ceux qui surfaient sur cette vague de bonheur et d’adrénaline depuis plusieurs semaines risquent de se réveiller un matin avec l’impression qu’il y a soudainement un trou béant dans leur vie.

« Il y en a qui vont souffrir, momentanément espérons-le, mais sur le coup ça peut faire très mal parce qu’on avait beaucoup d’attentes, beaucoup d’espoirs que cette histoire-là permettait de se grandir de manière importante, a dit le professeur Vallerand. On vient de perdre notre deux pouces. »

Mais il faut en tirer les leçons qui s’imposent: si vous avez vécu une passion obsessive, poursuit-il, c’est qu’il y a un vide dans votre vie.

Il rappelle par exemple que des musiciens aussi connus que Paul McCartney et Bob Dylan n’ont pas que la musique comme passion: ils s’adonnent aussi à la peinture et à la sculpture.

« Si tu n’as pas de passion, trouves-en une qui va te faire « tripper », a dit le professeur Vallerand. Et quand ta passion pour le Canadien va baisser d’un cran, elle va être beaucoup plus harmonieuse et moins obsessive. Il faut développer plus qu’un élément dans notre vie pour « tripper ». Les gens les plus heureux sont ceux qui ont plus d’une passion dans leur vie. »

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