Le chansonnier Raymond Lévesque est décédé

MONTRÉAL — Le chansonnier québécois Raymond Lévesque, auteur de centaines de chansons, dont le classique «Quand les hommes vivront d’amour», fredonné un peu partout dans la francophonie, est décédé à l’âge de 92 ans, selon plusieurs médias.

Il se serait éteint après avoir contracté la COVID-19, a confirmé sa famille à de nombreux médias québécois.

Auteur, compositeur, interprète, monologuiste, acteur, cofondateur de l’une des premières boîtes à chansons au Québec, mais aussi dramaturge, poète, polémiste et conteur à ses heures, Raymond Lévesque a participé pendant près de 50 ans à la vie culturelle québécoise, mais aussi à sa marche indépendantiste.

Avec Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Claude Léveillé, il est de cette première mouture d’auteurs-compositeurs-interprètes québécois qui ont façonné l’imaginaire de plusieurs générations, et qui ont connu aussi du succès dans la francophonie.

«Les Trottoirs», «Bozo les culottes» — ses chansons ont été interprétées par les plus grands de la francophonie, de Barbara à Pauline Julien en passant par Cora Vaucaire, Eddie Constantine, Vigneault, Leclerc, Robert Charlebois, sans compter des «plus jeunes» comme Luce Dufault ou Marie-Pierre Arthur.

Devenu sourd au milieu des années 1980, il se consacre ensuite exclusivement à l’écriture. Il a publié une quinzaine d’ouvrages, dont sept recueils de poèmes, deux pièces de théâtre et deux récits, toujours empreints d’humanisme, de conscience sociale mais souvent mouillés d’un humour décapant.

En 2005, dix ans après le deuxième référendum sur la souveraineté du Québec, il avait refusé, pour des motifs politiques et idéologiques, le prix du Gouverneur général du Canada pour les arts de la scène, doté d’une bourse de 15 000 $. Une campagne organisée par le Bloc québécois avait ensuite réussi à recueillir plus du double de cette somme, pour le remettre à ce chantre de l’indépendance du Québec.

D’abord Paris

Né à Montréal le 7 octobre 1928, Raymond Lévesque amorce sa carrière à la fin de la Deuxième Guerre mondiale grâce au chanteur Fernand Robidoux, très populaire à l’époque, qui interprète ses premières créations. Robidoux poussera le jeune auteur-compositeur à devenir aussi interprète, mais c’est par le biais du théâtre qu’il fera ses premières armes sur scène — dans «Zone», de Marcel Dubé, en 1953.

En 1954, Raymond Lévesque, comme beaucoup d’artistes «canadiens-français» de cette époque, Félix et Léveillé notamment, part s’installer à Paris parce qu’ici, la chanson d’expression française passe nécessairement par la France — Félix s’est fait un nom d’abord à Paris. «La mode était aux vedettes françaises, même niaiseuses, qu’on recevait ici à bras ouverts», se rappelait Raymond Lévesque en 1999.

Au petit bonheur la chance, il bourlinguera cinq ans dans les boîtes de Saint-Germain-des-Prés, aux côtés des Brel, Béart, Barbara, Ferrat, Perret… Mais contrairement à Félix, «je n’avais pas d’agent et pas une cenne dans les poches — j’en ai bavé!», rappelle-t-il encore.

En 1955, il rencontre le producteur de disques Eddie Barclay, qui l’aidera à enregistrer ses premiers microsillons, puis Eddie Constantine, devenu son ami, qui interprétera, avec son accent à tout casser, plusieurs de ses chansons, dont «Les Trottoirs». Mais aussi, bien sûr, «Quand les hommes vivront d’amour», écrite sur fond de guerre d’Algérie et de brutalité policière dont étaient victimes les immigrés maghrébins à Paris — les sinistres «ratonnades».

C’est pendant ce premier séjour à Paris que Raymond Lévesque écrira pour Dominique Michel, elle aussi débarquée sous la tour Eiffel, «La Petite Canadienne», une chanson «à la Trenet», qu’il admirait. «Dodo» interprétera d’ailleurs plusieurs chansons de son compatriote, à Paris et dans les cabarets du Québec — notamment «Les Trottoirs».

Raymond Lévesque reviendra au pays le temps d’une tournée, en 1957, puis d’un téléthéâtre en 1958 — «Médée», toujours de Dubé —, avant de regagner Paris, où il effectuera une tournée des music-halls avec Annie Cordy.

La Révolution tranquille

Lorsqu’il revient au Québec en 1959, il retrouve une société à l’aube de l’effervescence: le manifeste du «Refus global» avait été publié en 1948, le «cheuf» Maurice Duplessis meurt, et les libéraux de Jean Lesage sont élus en 1960. La Révolution tranquille est sur ses rails, et Raymond Lévesque arrive à point nommé. Mais la grève des réalisateurs à Radio-Canada le laisse sur la touche, et les fins de mois sont difficiles.

Avec Clémence Desrochers, Claude Léveillé, Jean-Pierre Ferland et Hervé Bousseau, il avait fondé en 1959 la boîte à chansons «Les Bozos», qui fera bien des petits au Québec. Il écrit d’ailleurs à cette époque un autre de ses succès, «Bozo les culottes», chanté d’abord par Pauline Julien.

Pendant toutes ces années 1960 et 1970, Raymond Lévesque trimballe son tour de chant de boîtes en boîtes, sous les filets de pêche et les casiers à homard, et y ajoute soudain des monologues, revues de l’actualité cinglantes, nationalistes et socialistes. «J’étais indépendantiste bien avant que René Lévesque le soit, et je ne me gênais pas pour le dire», dira-t-il fièrement.

En 1967, alors que le Front de libération du Québec faisait sauter des boîtes à lettres, Raymond Lévesque racontait dans «Bozo les culottes» l’éveil d’un Canadien français, «trompé par son élite et son clergé», qui se rend compte de son asservissement et qui fait sauter «un monument à la mémoire des conquérants». Pauline Julien, qui a chanté «Bozo les culottes», sera arrêtée pendant la rafle de la Loi sur les mesures de guerre en octobre 1970.

En entrevue plus tard, Raymond Lévesque, grand pacifiste, expliquera qu’il voulait rendre hommage «à ces p’tits gars» qui avaient été poussés par les événements à commettre des actes violents.

Retiré de la scène musicale en 1977, avec le disque «Le P’tit Québec de mon coeur», le souverainiste reprend du service lors de la campagne référendaire de 1980, avec une tournée intitulée «On veut savoir».

Plus de vingt ans après, en 1999, un coffret de deux disques rendait infime justice à son vaste répertoire. Plus récemment, en 2016, des artistes, jeunes et moins jeunes, ont interprété ses chansons et monologues sur l’album «Chapeau Monsieur Lévesque!». Mais le poète n’était pas d’affaires: ses chansons, mal protégées, sont tombées dans le domaine public et il n’a jamais touché un sou de ses autres interprètes.

La surdité

Raymond Lévesque, timide mais courageux, n’a pas eu par ailleurs les succès que son talent annonçait au départ. Dans un documentaire de Louis Fraser diffusé en septembre 1998, il admettait que pour chanter dans les grandes salles, il fallait beaucoup d’aplomb, beaucoup de métier. Après 50 ans de ce métier, «j’suis prêt à le faire, mais là j’suis vieux».

Vieux… et sourd. Une catastrophe pour le chanteur, mais pas nécessairement pour l’homme. «Être sourd n’est pas un malheur quand on sait tout ce qui se dit: ce serait même un bonheur dans ce monde de fourberies», confiait-il avec sarcasme au cinéaste Fraser.

Raymond Lévesque avait reçu de ses pairs le Félix pour l’ensemble de son oeuvre en 1980. Il a reçu du gouvernement du Québec le prix Denise-Pelletier pour les arts de la scène en 1997, et a été fait Chevalier de l’Ordre national du Québec. Il a plus tard été décoré de la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale du Québec en 2012.

La Ville de Longueuil a rendu hommage à son illustre citoyen en donnant son nom à sa plus grande bibliothèque publique, en 2011. La même année, la Ville de Montréal lui consacrait une petite murale près de l’église Notre-Dame-de-Guadalupe, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

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