Le commissaire à l’environnement déplore trois décennies d’«occasions ratées»

OTTAWA — Le commissaire à l’environnement déplore dans son analyse trois décennies d’«occasions ratées» dans le combat contre les changements climatiques au Canada.

Jerry DeMarco affirme que 30 ans d’engagements pris par le gouvernement fédéral pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au Canada ont abouti à une hausse des émissions de plus de 20 % depuis 1990.

«C’est 30 ans de cibles, d’objectifs et de plans, mais pas de résultats. Ça, c’est la leçon qu’on a tirée de cette histoire du Canada en matière de changement climatique. Ce n’est pas une grande épopée des plus grands exploits, c’est d’échec en échec. Je suis déçu de ça, mais je regarde l’avenir, et on a le temps pour faire des progrès, améliorer le résultat au Canada», a affirmé le commissaire à l’environnement du Canada, jeudi, en conférence de presse, à la suite du dévoilement de cinq rapports.

Parmi les leçons de l’action et de l’inaction climatique du Canada, la première à tirer est qu’un leadership et une coordination plus efficaces sont nécessaires pour faire progresser les engagements envers la lutte contre les changements climatiques. 

D’autres leçons portent sur le besoin de réduire la dépendance du pays aux secteurs qui rejettent de grandes quantités d’émissions, de s’adapter aux effets des changements climatiques, d’accroître la sensibilisation du public et d’investir dans un avenir résilient face aux changements climatiques.

Le commissaire souligne que la pandémie de COVID-19 a montré qu’une action concertée du gouvernement permet d’éviter les pires effets d’une crise. 

«Les changements climatiques, comme les pandémies, constituent une crise mondiale, une crise sur laquelle les experts tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies», a affirmé M. DeMarco par communiqué. «Les deux posent des risques pour la santé humaine et l’économie, et, dans les deux cas, l’ensemble de la société doit intervenir pour protéger les générations actuelles et futures», a-t-il ajouté.

Fonds de réduction des émissions: problème de conception

Le commissaire à l’environnement a déclaré qu’un programme fédéral d’aide durant la pandémie pour le secteur pétrolier et gazier qui était censé conserver les emplois et réduire les émissions de gaz à effet de serre n’était pas conçu pour faire l’une ou l’autre de ces choses.

«C’est un programme qui a besoin d’une grande amélioration», a déclaré jeudi le commissaire Jerry DeMarco à propos du Programme côtier et infracôtier du Fonds de réduction des émissions (FRE).

Le programme de 675 millions $ a été annoncé en avril 2020 pour aider l’industrie à rester à flot dans un contexte de réduction massive de l’utilisation de combustibles fossiles au cours des premières semaines de la pandémie de COVID-19.

Le programme finance des projets visant à aider les sociétés pétrolières et gazières à respecter ou à dépasser les réglementations les obligeant à réduire le méthane, qui s’échappe ou est intentionnellement évacué pendant la production.

L’audit de M. DeMarco dévoilé jeudi indique que le processus utilisé par le ministère des Ressources naturelles pour calculer les émissions manque de transparence.

Il souligne également que les réductions d’émissions revendiquées étaient basées sur des données obsolètes sur les émissions existantes, et que le programme ne garantissait pas que les entreprises utilisaient l’argent pour de nouveaux projets qu’elles n’auraient pas réalisés autrement.

Le rapport affirme que les deux tiers des candidats aux 40 projets financés au premier tour ont admis que les fonds les aideraient à augmenter la production. Mais ni eux ni le gouvernement fédéral n’ont tenu compte de l’augmentation des émissions qui en résulterait.

M. DeMarco a déclaré qu’il était «déçu» de la conception et de la mise en œuvre du programme, ainsi que de la réponse du ministère à l’audit.

Il a déclaré que le ministère n’était pas d’accord avec toutes les conclusions de l’audit, défendait certaines des pratiques, et que cela n’augure rien de bon pour les correctifs.

Plus de 80 pour cent du financement du FRE n’ont pas encore été octroyés et, selon le commissaire, il n’est pas trop tard pour corriger le programme afin qu’il fonctionne.

«Sur la base de leurs réponses, je ne suis pas optimiste, mais il y a toujours la possibilité qu’ils voient la sagesse» d’apporter des correctifs, a-t-il déclaré.

Le gouvernement a soutenu que le programme réduirait finalement les émissions de gaz à effet de serre dans une tranche de 5,1 à 8,8 millions de tonnes, mais l’audit indique que les 5,1 premiers millions de tonnes seraient atteints simplement si les entreprises se conforment à la réglementation sur le méthane.

L’audit indique que seuls les 3,7 millions de tonnes restants peuvent être attribués au fonds de réduction des émissions, pour aider les entreprises à dépasser ces réglementations.

Mais le ministère a reconnu que l’atteinte des objectifs nécessitera que la quasi-totalité des 610 sociétés pétrolières et gazières admissibles reçoive un financement et l’utilise pour dépasser la réglementation sur le méthane.

M. DeMarco dit que non seulement cela est trop ambitieux, mais que le gouvernement a affirmé qu’il avait atteint 3,1 millions de tonnes de réductions d’émissions pour les 40 premiers projets réalisés par 15 entreprises.

Guilbeault défend les mesures libérales

Le ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, et le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, ont dit «accueillir favorablement» les cinq rapports déposés jeudi par le commissaire. 

Si les émissions étaient en «forte croissance» en 2015, les deux ministres estiment toutefois que l’analyse du commissaire montre un «travail colossal» accompli par le gouvernement fédéral en 2016 pour «ralentir, arrêter et inverser cette tendance à la hausse des émissions».

Selon eux, les mesures annoncées à ce jour devraient permettre de réduire les émissions d’au moins 36% d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005.

«Nous sommes convaincus d’avoir jeté les bases, notamment en mettant en place l’un des programmes de tarification de la pollution et de remise les plus rigoureux au monde», affirment-ils.

Cela dit, les deux ministres ajoutent que le travail continu du commissaire aidera le gouvernement à rester sur la bonne voie.

«Les rapports du commissaire à l’environnement et au développement durable renforcent ce que nous savons déjà : le travail n’est pas terminé et nous devons en faire davantage afin d’atténuer les changements climatiques et de nous adapter à leurs répercussions», affirment-ils. 

En mêlée de presse, M. Guilbeault a affirmé à propos du bilan «hérité du gouvernement Harper»: «Qu’est-ce qu’on a fait depuis? Pour reprendre l’expression consacrée de Dr Arruda, on a aplati la courbe.»

Les conservateurs du chef Erin O’Toole ont déclaré que le commissaire avait confirmé que les plans des libéraux «ne correspondent pas à leurs discours».

«Dans son rapport, le commissaire a déclaré que les objectifs en matière de changement climatique n’ont pas été soutenus par des plans solides, et que les engagements des libéraux n’ont pas été accompagnés d’actions concrètes», ont soutenu par communiqué Dan Albas, porte-parole du parti en matière d’environnement, Michelle Rempel Garner, responsable des ressources naturelles et de l’énergie, et Alain Rayes, lieutenant politique pour le Québec.

La députée bloquiste Kristina Michaud a affirmé aux journalistes que le commissaire venait confirmer que la politique climatique canadienne est un échec depuis 30 ans. 

Concernant le Fonds de réduction des émissions, sa collègue Monique Pauzé a parlé d’une «autre subvention qui est donnée aux compagnies pétrolières qui augmentent leur production».

«Ce qu’on apprend, c’est qu’il y a 675 millions $ qui ont été donnés aux compagnies pétrolières et gazières pour supposément décarboniser leur industrie, sauf qu’il n’y a aucune contrainte», a-t-elle soutenu.

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