Le conflit du homard a empoisonné la vie des Acadiens de la baie Sainte-Marie

METEGHAN, N.-É. — Alors qu’il épisse tranquillement ses cordages, Roger LeBlanc décrit l’anxiété, la colère et le scepticisme à l’égard de la pêche au homard micmaque — des sentiments qui bouleversent sa petite communauté acadienne de Nouvelle-Écosse.

«Les stocks se construisent depuis 150 ans, et mon grand-père, mon père et moi, on s’est assis avec les gouvernements, on a établi des règles pour assurer la subsistance de nos enfants et petits-enfants», expliquait-il en entrevue cette semaine dans son atelier à Meteghan, une petite ville majoritairement francophone sur la baie Sainte-Marie. «Dans quelques années, tout ce pour quoi on a travaillé (…) aura disparu.»

Ce que craint le pêcheur de 61 ans, c’est la «pêche de subsistance» lancée par la première nation de Sipekne’katik en septembre, avant les pêcheurs commerciaux. Les Autochtones invoquent l’arrêt Marshall de la Cour suprême du Canada, en 1999, qui confirmait que les communautés micmaques, malécites et passamaquoddy de l’est du Canada pouvaient chasser, pêcher et se rassembler pour gagner «un moyen de subsistance convenable».

Dans les semaines qui ont suivi cet automne le lancement de cette «pêche autoréglementée», des casiers autochtones ont été coupés, un bateau a été incendié, des véhicules ont été détruits et un entrepôt qui contenait des prises autochtones a été endommagé tandis qu’un autre a été rasé par les flammes. Ces actes, posés parfois par des groupes de 200 personnes, ont suscité la condamnation de tous les partis au Parlement.

Alors qu’il tisse ses cordages, Roger LeBlanc, qui est également un représentant local de l’Union des pêcheurs des Maritimes, assure qu’il n’a pas participé à ces violences. Mais il ajoute que cela aurait pu être «300 fois pire» n’eût été les efforts en coulisses pour les contenir.

Pendant ce temps, l’atmosphère dans la communauté est maintenant empreinte de méfiance et de peur, dit-il. «On ne sait plus à qui parler. Les gens ont peur. Les Acadiens, on n’a jamais été comme ça.» Les racines sont profondes, ici, la communauté est tissée serrée, ce qui rend les divisions encore plus douloureuses.

«Nous avons toujours travaillé côte à côte»

Selon M. LeBlanc, les Acadiens sentent que le ministère fédéral des Pêches n’est pas à l’écoute de leurs préoccupations. Il cite en particulier la précision apportée par la Cour suprême à l’arrêt Marshall, qui stipule que le ministère fédéral conserve le droit de réglementer la pêche en se fondant sur la conservation de la ressource — mais en consultation avec les Autochtones, qui ont des droits issus de traités.

À son avis, cette précision de la cour suggère que la pêche autochtone doit être réglementée et se dérouler en même temps que celle des quelque 80 à 90 pêcheurs de homard commerciaux qui sillonnent la baie Saint-Marie de la fin novembre jusqu’au printemps.

«Nous avons tous du sang autochtone. Nous avons toujours travaillé côte à côte. Les Acadiens ne sont pas racistes. Nous savons qu’ils (les pêcheurs autochtones) ont des droits, mais nous ne pouvons pas respecter ce qui se passe dans la baie. Nous ne le ferons jamais», dit-il.

Le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, a récemment qualifié d’«infime», par rapport à la pêche commerciale au Canada, la pêche autochtone de subsistance dans la baie, avec seulement 10 bateaux et 50 casiers chacun. «Je sais bien qu’ils disent: ‘Nous ne prenons qu’un pour cent des stocks’, mais ils ne disent pas que les pêcheurs autochtones les prennent dans une zone de quatre milles carrés dans la baie», plaide le pêcheur LeBlanc.

Le chef de la première nation de Sipekne’katik, Mike Sack, a d’ailleurs demandé une étude financée par le gouvernement fédéral sur la santé des stocks dans la baie, avec la participation des Autochtones.

Mais Roger LeBlanc n’en démord pas: la paix en mer ne reviendra qu’avec un moratoire sur toute pêche en dehors de la saison commerciale.

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