Le couvre-feu touche davantage certains groupes, dont les femmes victimes de violence

MONTRÉAL — En imposant le couvre-feu, le gouvernement du Québec a soutenu qu’il s’agissait d’une mesure logique pour réduire les contacts et ainsi alléger la pression sur les hôpitaux. Mais des intervenantes soutiennent que cette mesure touche davantage les femmes confrontées à la violence à la maison, les jeunes et les citoyens à faible revenu. 

Pendant toute cette pandémie, le Québec a été la seule province à imposer un couvre-feu. Après avoir interdit aux Québécois en 2021 de sortir de chez eux la nuit pendant près de cinq mois – entre janvier et mai –, le premier ministre François Legault a réintroduit cette mesure le 31 décembre dernier, en interdisant aux citoyens de sortir sans raison valable entre 22 h et 5 h du matin.

Les défenseurs des droits civiques ont reproché au gouvernement Legault d’avoir rétabli ce couvre-feu sans fournir d’études probantes quant aux effets qu’aurait eus cette mesure l’an dernier sur la santé publique. M. Legault a déclaré qu’il était «logique» de croire que forcer les gens à rester à la maison le soir et la nuit réduirait inévitablement les contacts et les risques de propagation du coronavirus.

Le premier ministre Legault a annoncé jeudi après-midi que ce couvre-feu serait levé lundi, mais des groupes de femmes affirment que ses effets ont déjà été dévastateurs.

«Le couvre-feu ajoute de l’incertitude, des difficultés pour les femmes à prendre des décisions», a déclaré Claudine Thibaudeau, travailleuse sociale auprès de l’organisme montréalais SOS Violence conjugale. Selon elle, le couvre-feu expose une fois de plus les femmes à un plus grand risque de violence, car cette mesure les oblige à rester chez elle et amplifie le contrôle et le pouvoir de leur agresseur.

Ce deuxième couvre-feu a été imposé à nouveau alors que le Québec connaissait une augmentation des féminicides. En 2020, première année de la pandémie, 21 femmes et filles ont été tuées par des hommes au Québec, selon les statistiques du gouvernement. L’année précédente, ce triste bilan était de 11 femmes et filles assassinées. Et en 2021, le Québec a connu une autre année meurtrière, avec un décompte non officiel portant le nombre de féminicides à 18.

SOS Violence conjugale indique qu’il a reçu 184 appels par jour depuis le début de janvier cette année. En comparaison, l’année dernière, l’organisme recevait 112 appels par jour en moyenne — ce qui était déjà un record à l’époque.

«Clairement, il y a un impact, a déclaré Mme Thibaudeau à propos du couvre-feu. Les femmes nous disent qu’elles se sentent encore plus captives que d’habitude.»

Des refuges sous tension

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, ajoute que le couvre-feu a rendu leur travail plus difficile. «Les équipes sont déjà épuisées, et alors que nous continuons à intervenir dans des situations critiques, nous avons cette mesure restrictive comme obstacle supplémentaire», a déclaré Mme Monastesse dans une récente entrevue.

Le gouvernement a déclaré que les femmes qui fuient la violence conjugale ne sont pas soumises au couvre-feu, bien sûr. Mais Mme Monastesse rappelle que l’ordonnance sanitaire ajoute une couche de complexité au travail de son organisme. 

La fédération supervise 37 refuges à travers tout le Québec, dont certains voient déjà leur personnel amputé de 70 % à cause de la COVID-19. «Nous essayons de trouver un plan B ou C pour accueillir les femmes (…), mais nous ne pouvons pas les transférer si facilement à cause du couvre-feu», dit-elle.

Kim Lavoie, titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en médecine comportementale et professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal, affirme que l’approche du gouvernement pour réduire la transmission de la COVID-19, y compris le couvre-feu, constitue une «recette classique» pour accentuer les problèmes de santé mentale.

La professeure Lavoie soutient que le gouvernement prévient les citoyens de la gravité de la situation, mais ne leur donne pas suffisamment d’outils pour se protéger, comme des tests rapides et des masques N95. «C’est comme dire: ‘Tu dois courir un marathon, mais d’abord on va te couper les jambes’.»

Les étudiants aussi  

Ernithe Edmond, cofondatrice de l’organisme à but non lucratif «My Mental Health Matters», une plateforme en ligne de promotion de la santé mentale auprès des minorités et des immigrants de 15 à 35 ans, se dit découragée par le peu d’attention portée aux jeunes pendant cette pandémie. 

Le couvre-feu, dit-elle, a un impact négatif sur les étudiants qui se préparent à reprendre les cours en personne au cégep ou à l’université. «C’est beaucoup plus difficile de quitter le campus pour être à la maison avant 22 h», dit-elle. 

«Ça devient lourd, surtout pour ceux qui n’ont pas un endroit tranquille à la maison pour étudier, un environnement sécuritaire (…) ou une bonne connexion Wi-Fi parce que trop de gens l’utilisent en même temps.»

Depuis le couvre-feu, son organisme reçoit environ 20 messages par jour de personnes sollicitant ses services, soit le double du volume qu’il recevait auparavant, a déclaré Mme Edmond. «Le couvre-feu affecte principalement les personnes à faible revenu ou qui n’ont pas accès à d’autres ressources — et le plus souvent, ce sont des immigrants et des personnes vivant dans des quartiers négligés», a-t-elle déclaré.

Travailleuses du sexe 

«Maxime Holiday», une travailleuse du sexe montréalaise qui préfère utiliser son nom de rue pour des raisons de sécurité, a déclaré que ce nouveau couvre-feu a eu des relents troublants de déjà-vu.

«Nous savons maintenant ce que c’est que d’être confiné pendant l’hiver, avec un couvre-feu. Nous sommes encore en train de soigner les effets de celui de l’an dernier, et ils nous poussent encore une fois dans notre traumatisme.»

Mme Holiday rappelle que le couvre-feu oblige les travailleuses du sexe à réduire leurs heures et à prendre moins de clients, sans quoi elles risquent d’écoper de milliers de dollars d’amendes pour être dehors après 22 h. 

Il est difficile, ajoute-t-elle, d’échapper à des situations inconfortables avec les clients et de se sentir en sécurité, car moins de gens pourraient être témoins d’interactions violentes. «On se sent prise au piège.»

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