Le dernier média libre d’Algérie a été mis sous scellés par la sécurité publique

MONTRÉAL — Radio M, connu comme étant le dernier média indépendant d’Algérie, a été perquisitionnée et mise sous scellés le 24 décembre dernier par des agents de la direction générale algérienne de la Sécurité intérieure (DGSI).

La veille, son directeur, Ihsane El-Kadi, avait été arrêté sans motif clair à son domicile et emmené par les autorités, marquant un recul significatif pour la liberté de presse et d’expression en territoire algérien.

Le lendemain de son arrestation, le directeur de Radio M et du site d’information Maghreb Émergent a été conduit au siège des deux médias, menotté, où la police algérienne a procédé à une perquisition des lieux.

Aux dires de Zoheïr Aberkane, un journaliste algérien, les autorités ont emporté «au moins seize ordinateurs» et ont scellé les locaux des médias indépendants.

«Ils n’ont à aucun moment présenté un document prouvant le caractère légal de la perquisition, ils ont juste dit qu’ils l’avaient. (…) Ils ont pris tout l’équipement et toute la documentation, ainsi que tout le matériel de travail», raconte-t-il au téléphone depuis l’Algérie.

Il affirme qu’aux yeux des avocats, l’opération de mise sous scellés ne serait pas conforme à la législation, puisqu’elle «n’obéit à aucune décision de justice».

Selon les observateurs, le directeur de Radio M est poursuivi notamment en vertu de l’article 95 bis, qui prévoit une peine de prison de cinq à sept ans pour quiconque recevrait «des fonds, un don ou un avantage (…) pour accomplir ou inciter à accomplir des actes susceptibles de porter atteinte à la sécurité de l’État».

«Les autorités se sont juste arrêtées au délit de financement étranger et au fait que Radio M ait supposément reçu des dons non autorisés. Toute l’opération tourne autour des finances du média», précise M. Aberkane. 

Harcelé depuis des années

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Ihsane El-Kadi est talonné en raison à son travail de journaliste, souligne Zoheïr Aberkane, qui a travaillé pour Radio M. 

«C’est la quatrième fois qu’il transite par ce centre de la DGSI. La première fois c’était en 2020, c’était pratiquement une sorte d’enlèvement, raconte-t-il. En 2021, il avait aussi été interpellé à la sortie des bureaux de Radio M, qui avait résulté en une condamnation. Il y a aussi eu tout récemment, le 27 novembre dernier, où ils lui ont dit de leur rendre visite en disant “vous connaissez le chemin”».

Aux yeux de Lynda Abbou, journaliste pour le site Maghreb Émergent, ce nouvel épisode marque «une page noire» pour le journalisme en Algérie.

«Cette arrestation est un coup très dur pour ce qui reste de la presse et de sa liberté, affirme-t-elle en entrevue avec La Presse Canadienne. Je reste quand même réservée, puisqu’il s’agit de mon média et de mon directeur, mais après la fermeture de Radio M, je ne vois pas où l’opposition au pouvoir pourrait exprimer ses opinions et ses positions.»

Elle ajoute que la détention de M. El-Kadi, qui est toujours en garde à vue pour le moment, allait «profondément changer la sphère médiatique actuelle en Algérie».

Des lois présentes, mais contournées

Bien que la liberté de presse algérienne soit protégée par toutes les constitutions depuis 1989, la réalité sur le terrain est tout autre.

«La loi interdit l’emprisonnement des journalistes, mais plusieurs d’entre eux ont été incarcérés au cours des dernières années. Ils sont arrêtés pour leur travail, mais leur dossier juridique relève souvent des faits qui ne sont pas directement liés à la presse, pour contourner la constitution», souligne Mme Abbou.

Ainsi, le sort d’Ihsane El-Kadi et de Radio M s’avère incertain, et le directeur passera les fêtes de fin d’année en détention provisoire. 

Afin de faire pression sur le gouvernement algérien, les deux médias ciblés ont lancé une pétition en ligne pour revendiquer la «libération immédiate» du journaliste et la levée des scellés de leurs bureaux. 

De leur côté, les avocats de M. El-Kadi attendent le début de la nouvelle année pour obtenir son dossier et prendre acte des charges déposées contre lui. 

«Avec le comité de soutien en place, on envisagera des actions à venir, notamment une première conférence de presse en début d’année. On veut étendre aussi la mobilisation aux acteurs, autant ceux de la diaspora algérienne que des étrangers, des journalistes, de Reporters sans frontières et d’Amnistie internationale», soutient M. Aberkane, ajoutant que la lutte s’annonçait «rude» pour la presse indépendante algérienne.

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