Le désintérêt pour la politique municipale est plus que jamais manifeste

MONTRÉAL — Le goût de s’engager en politique municipale s’étiole d’élection en élection.

Un relevé des élections municipales de 2013, 2017 et 2021 effectué par La Presse Canadienne montre que de plus en plus de postes de maires et de conseillers municipaux ne suscitent que peu ou pas d’intérêt du tout, une tendance qui s’alourdit d’une élection à l’autre.

Personne n’a voulu se porter candidat au poste de mairedans 11 municipalités aux élections du 7 novembre prochain, un fait largement rapporté dans les médias. Bien que ce soit marginal sur un total de plus de 1100 municipalités, cela représente plus du double des années 2017 et 2013, alors que ce nombre était, respectivement, de cinq et de quatre municipalités.

Cependant, une analyse plus approfondie des données du ministère démontre aussi que personne n’a voulu de 106 postes de conseillers municipaux dans 65 municipalités. Or, il s’agit là d’une augmentation de 45 % par rapport aux 73 postes vacants des élections municipales précédentes et c’est plus que le double des 52 de l’élection de 2013. 

Dans certaines municipalités, une majorité de sièges au conseil n’a pas trouvé d’intéressés et dans quatre d’entre elles — Lotbinière, Sainte-Hélène-de-Kamouraska, Notre-Dame-du-Rosaire et Pointe-Lebel — non seulement la majorité des sièges du conseil est-elle disponible, mais cette majorité inclut le siège du maire.

76 députés élus sans opposition?

Autre signe de désenchantement: la proportion de candidats élus sans opposition est également en hausse. Ainsi, après la clôture des mises en candidatures le 1er octobre, 4903 candidats (608 maires, 4291 conseillers municipaux et quatre préfets de MRC) étaient élus sans opposition, soit 61 % du total des 8062 postes correspondants à pourvoir. Si on reportait cette proportion à l’échelle provinciale, c’est comme si 76 des 125 députés de l’Assemblée nationale étaient élus sans opposition. En 2017, la proportion d’élus sans opposition représentait 55 % du total de postes à combler.

Philippe Dubois, chercheur doctorant et expert en politique municipale à l’Université Laval, note cependant avec raison que les postes de maire vacants ne sont pas source d’inquiétude en soi. «Onze municipalités sur plus de 1100, c’est quand même un bon score», fait-il valoir en entrevue téléphonique. 

Il s’inquiète cependant de la croissance des postes vacants à tous les niveaux et des élections sans opposition.

«Il y a là un voyant lumineux qui s’allume: au moment où on tente de revaloriser la scène municipale comme gouvernement de proximité et où on sent que les élus locaux sont appelés à jouer un rôle plus important, ça coïncide avec une augmentation de certains indicateurs de désintérêt et de désinvestissement de cette scène politique.»

Réseaux sociaux: un climat malsain

Pour Philippe Dubois, l’une des explications les plus évidentes de ce désenchantement se situe du côté des réseaux sociaux.

«Ce qui m’a marqué, c’est surtout les raisons que les élus et que les potentiels élus invoquent pour se désister, soit le climat qui serait trop malsain et découragerait des gens. C’est probablement ce qui est unique à cette élection-ci par rapport aux autres.

«Il semble y avoir un problème grandissant sur les médias sociaux, notamment par rapport au ton, aux libertés que certaines personnes prennent envers les élus. Clairement, les élus n’ont jamais été autant attaqués, autant critiqués, autant insultés sur les médias sociaux que maintenant», poursuit-il.

Il souligne que les élus municipaux se sont surtout initiés aux réseaux sociaux à partir du mandat de 2013-2017.

«Beaucoup de gens ont fait leurs premières armes dans un contexte où la polarisation et la fragmentation des opinions est très importante et où le climat est généralement malsain et ça peut en décourager certains.

«Avec les conditions salariales qui ne sont pas excellentes, les horaires de travail, en plus est-ce qu’on a vraiment le goût d’en rajouter une couche et de se faire insulter 24h sur 24 en ligne? Je pense que ça en a fait réfléchir plusieurs», laisse-t-il tomber.

Risque de contagion aux niveaux provincial et fédéral

Il note que les élus municipaux ont une plus grande proximité avec leurs électeurs et que, dans certains cas, les internautes malveillants peuvent aller jusqu’à cibler les membres de leurs familles, facilement identifiables dans les petites municipalités. Par contre, il ne croit pas pour autant que les paliers provincial et fédéral soient à l’abri de l’effet désincitatif du climat délétère sur le web.

«À partir du moment où des gens qui seraient éligibles à des charges publiques, qui ont les compétences, qui ont les capacités, décident de ne pas se représenter parce qu’ils considèrent que les conditions du débat public sont trop mauvaises pour qu’ils puissent faire leur travail, il y a là un enjeu démocratique.

«On commence à peine à comprendre quelles sont les conséquences positives et surtout négatives des médias sociaux dans nos processus démocratiques. Il y a certainement une réflexion à faire à la fois sur l’impact de ces technologies sur nos vies et sur les conditions du débat démocratique, mais également sur comment on les utilise et comment nous, comme société, on s’éduque à l’utilisation de ces médias.»

La politique ne tolère pas le vide

Qu’arrive-t-il lorsqu’un poste de maire ou de conseiller est vacant? Dans une communication avec La Presse Canadienne, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) explique que «le président d’élection doit recommencer les procédures de l’élection lorsqu’il n’y a pas de candidat». En d’autres termes, comme l’explique Philippe Dubois, «on espère qu’il y aura des gens qui vont changer d’idée et, voyant qu’il n’y avait personne, vont décider d’y aller».

À défaut d’un soudain regain d’intérêt et qu’il n’y a toujours pas de candidat à un poste, «le président d’élection en avise la ministre qui peut alors nommer une personne éligible au poste concerné ou ordonner un second recommencement des procédures». En d’autres termes, un troisième scrutin ou, ce qui est plus plausible, une nomination par Québec. Le poste ne demeurera pas sans titulaire, cependant: la loi prévoit que les élus qui étaient en poste y demeurent jusqu’à ce qu’une nouvelle personne soit élue ou nommée.

Pour les élections municipales de 2021, ce sont donc 106 postes de conseiller et 11 postes de maire qui devront être offerts à nouveau et qui risquent d’être pourvus par une décision ministérielle.

Devenir maire ou conseiller à reculons

Pour Philippe Dubois, cette possibilité soulève de multiples questions à un moment où l’on tente justement de redorer le blason de la politique municipale.

«Est-ce que le fait de revaloriser le rôle d’élu pourra redonner un regain d’intérêt pour cette scène et qu’il y a de nouvelles personnes qui vont décider d’y aller? Ou, à l’inverse, la tendance va-t-elle continuer en augmentant? Si on veut que nos villes, nos municipalités jouent un rôle plus important, encore faut-il qu’il y ait des gens pour occuper ces postes.» 

Il ne cache pas, par ailleurs, une certaine appréhension de voir des postes comblés par une décision venant d’en haut.

«J’ose espérer qu’ils font un travail de terrain pour trouver des gens intéressants et intéressés, mais la question demeure entière: à partir du moment où on confie des responsabilités, des charges publiques à des gens qui y vont un peu de reculons, on espère au mieux que ça va créer des vocations, mais ça reste que des décisions importantes seront prises par des gens qui, peut-être, n’ont pas entièrement envie d’être là. Idéalement, d’un point de vue démocratique, on ne devrait pas se battre pour combler des postes électifs parce que ces postes existent pour nous donner une voix au chapitre en tant que citoyens.

«Oui, il y a une question de légitimité, mais en même temps il y a un impératif de faire fonctionner les municipalités et, au final, s’il n’y a pas d’élus, la municipalité ne peut pas pleinement fonctionner et les citoyens, eux, vont en faire les frais. Mais pour qu’il y ait une pleine et entière légitimité, encore faut-il que les gens y soient intéressés et dans ces cas, visiblement, ils ne le sont pas», se désole-t-il.

Pour le chercheur, cela soulève ultimement la question de l’éducation à la citoyenneté et à la démocratie.

«Ça montre qu’on ne peut pas tenir pour acquis les systèmes démocratiques dans lesquels on vit parce que quand on les tient pour acquis, on cesse d’en faire la promotion et on cesse donc d’en faire la pédagogie ou l’éducation qui est nécessaire pour que ces systèmes fonctionnent comme on les a pensés.»

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