Le GNL canadien n’est pas une solution à la crise européenne, selon plusieurs groupes

MONTRÉAL — À la veille de la visite du chancelier allemand au pays, des scientifiques, des experts juridiques et des environnementalistes mettent en garde la population que les projets d’exportation de gaz naturel vers l’Allemagne nuiraient aux engagements climatiques du Canada et ne constituent pas une solution à la crise énergétique en Europe.

Le chancelier Olaf Scholz doit arriver au Canada dimanche et il rencontrera le premier ministre Justin Trudeau, pour notamment parler de sécurité énergétique.

Plusieurs groupes craignent que cette rencontre débouche sur des ententes qui permettraient la construction de nouvelles installations pour exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe afin de répondre à la crise énergétique liée au conflit entre la Russie et l’Ukraine. 

Il y a quelques semaines, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, avait évoqué, comme l’avait fait au mois de mai le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, la possibilité que le Canada exporte de l’hydrogène et du gaz naturel pour aider l’Europe à se défaire de sa dépendance au pétrole russe.

Selon Caroline Brouillette, directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada, «l’industrie pétrolière et gazière canadienne tente d’instrumentaliser l’insécurité énergétique de l’Allemagne, notamment pour faire la promotion de l’exportation de gaz naturel liquéfié, notamment par la construction de nouvelles infrastructures».

Elle est d’avis que «certains membres du gouvernement fédéral se sont fait les porte-voix de cette industrie au cours des derniers mois» et que les discussions entourant la construction de nouvelles installations de gaz naturel dans l’est du Canada pour aider l’Allemagne vont à l’encontre des promesses de réduction des gaz à effet de serre des deux pays. 

«Alors que la menace d’hivers difficiles à venir dans les prochaines années plane sur l’Allemagne (en raison de la crise énergétique), gardons en tête l’été qui vient de se passer en Europe, marqué par les vagues de chaleur et les sécheresses», a-t-elle fait valoir.

«On n’a plus le luxe de répondre à une seule crise à la fois», a indiqué Mme Brouillette en faisant référence à la crise énergétique et la crise climatique.

À l’heure actuelle, aucun terminal d’exportation de gaz naturel n’est en exploitation au Canada, mais plusieurs projets sont sur la table dans l’est du pays.

Lors d’une conférence de presse organisée par le Réseau-Action climat en début de semaine, différents intervenants ont dénoncé ce qu’ils considèrent être les trois principaux projets potentiels de production de GNL dans l’est du Canada.

Goldboro: un pipeline qui traverserait le Québec

L’entreprise albertaine Pieridae Energy prévoit la construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel à Goldboro en Nouvelle-Écosse pour y acheminer du gaz naturel provenant de l’Alberta, dans le but de l’exporter vers l’Europe. 

Pieridae Energy utiliserait un pipeline déjà existant, qui passe notamment par le Québec, mais selon l’avocat d’Ecojustice James Gunvaldsen Klaassen, «il est déjà utilisé au maximum de sa capacité». Il faudrait donc construire un nouveau pipeline qui passerait par le Québec, selon lui.

«Si ce projet voyait le jour, il serait le plus grand émetteur de GES de la Nouvelle-Écosse, environ 3,7 mégatonnes par année, ce qui anéantirait complètement la capacité de la Nouvelle-Écosse d’atteindre ses objectifs de diminution de GES et annulerait tous les gains qu’elle a réalisés», a indiqué l’avocat James Gunvaldsen Klaassen.

Le projet pourrait également inclure une usine flottante de liquéfaction.

Le projet de Repsol au Nouveau-Brunswick

Situé au Nouveau-Brunswick, le projet Saint John LNG de la multinationale Repsol serait «le plus avancé» des projets, selon Ecojustice, car il y a «déjà une installation en place». La proposition a reçu l’appui du premier ministre de la province.

Blaine Higgs avait indiqué au mois de juin que l’usine de Saint-Jean, qui importe actuellement du gaz des États-Unis pour le liquéfier, pourrait facilement être convertie pour liquéfier de l’hydrogène dans le but de l’exporter, ce qui pourrait aider à réduire la dépendance de l’Europe aux combustibles fossiles de la Russie.

Le premier ministre a affirmé avoir eu des échanges préliminaires avec les Premières Nations et des investisseurs ayant de l’intérêt pour les ressources en gaz de schiste de la province, qui pourrait approvisionner l’usine, malgré un moratoire qui empêche le développement de nouveaux projets d’exploitation du gaz de schiste au Nouveau-Brunswick.

«On voit beaucoup, beaucoup, beaucoup d’opposition au gaz de schiste au Nouveau-Brunswick», alors «ça cause beaucoup d’inquiétudes concernant la lutte au changement climatique, mais aussi pour l’environnement marin de la région», a indiqué Matt Abbott, du Conseil de conservation du Nouveau-Brunswick.

GNL de Terre-Neuve-et-Labrador

Le troisième projet important, identifié par les participants à la conférence de presse organisée par le Réseau-Action Climat, est celui de l’entreprise LNG Newfoundland qui envisage notamment une usine flottante de liquéfaction, au large de Terre-Neuve.

Le gaz serait acheminé par un gazoduc sous-marin d’environ 600 kilomètres jusqu’à la terre vers les installations et serait ensuite liquéfié puis expédié à l’étranger.

Des «fuites de méthane dans un gazoduc, c’est toujours problématique, mais encore plus dans un pipeline de cette longueur», a souligné James Gunvaldsen Klaassen qui craint également plusieurs répercussions négatives pour la faune et la flore marine si la proposition de LNG Newfoundland voyait le jour.

Plusieurs années avant d’exporter du gaz

Tous ces projets sont problématiques, selon Hugo Séguin, enseignant à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et conseiller principal chez Copticom.

«La première question qu’il faut se poser, c’est quand ces projets-là seront-ils disponibles, est-ce qu’on parle d’un horizon de 5, 7 ou 10 ans? Alors que la crise en Europe est une crise à moyen et court terme», a fait valoir celui qui était le modérateur de la conférence de presse organisée par Réseau-Action Climat.

«Dans un contexte de transition énergétique en Europe où on diminue la part du gaz naturel», ces projets «doivent intégrer les enjeux liés au gaz à effet de serre» et aussi «survivre au processus d’autorisation au Canada», alors «on est loin de la coupe aux lèvres», a ajouté Hugo Séguin.

Ces propos rejoignent les conclusions d’un rapport publié il y a quelques jours par l’Institut international du développement durable (IIDD).

«En raison des engagements climatiques et des préoccupations en matière de sécurité énergétique, l’Europe accélère ses plans de réduction de la consommation de gaz en augmentant l’efficacité énergétique et l’utilisation de sources d’énergie renouvelable. Bien qu’il puisse y avoir une demande pour certains combustibles fossiles, des marchés comme la Norvège sont plus logiques pour répondre aux besoins immédiats» que le Canada, conclut l’étude.

Les chercheurs soulignent également que «le Canada ne peut pas augmenter l’approvisionnement avant 2025, alors que les besoins énergétiques de l’Europe seront en grande partie satisfaits d’ici là», et la demande pour du gaz canadien pourrait être très faible au moment où les installations seraient complétées.

L’hydrogène vert intéresse l’Allemagne

Berlin s’intéresse également à l’hydrogène vert que pourrait produire le Canada.

Un responsable gouvernemental qui a requis l’anonymat a d’ailleurs récemment confirmé à La Presse Canadienne qu’un accord sur l’hydrogène serait signé à Stephenville, à Terre-Neuve-et-Labrador, lors de la visite officielle du chancelier Scholz au Canada.

Stephenville abritera une centrale énergétique à zéro émission où l’énergie éolienne sera utilisée pour produire de l’hydrogène et de l’ammoniac destinés à l’exportation.

Mais le Canada n’a pas encore l’infrastructure nécessaire pour produire de grandes quantités d’hydrogène vert, selon Amit Kumar, titulaire de la chaire de recherche industrielle du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

«La clé est que vous avez besoin de construire de nombreuses infrastructures associées avant de pouvoir exporter à grande échelle de l’hydrogène vers d’autres pays», a déclaré M. Kumar.

Comme dans le cas des projets de GNL, l’éventuel l’hydrogène vert canadien ne pourrait répondre à court terme à la crise énergétique en Europe, selon plusieurs spécialistes.

«La construction du premier parc éolien devrait commencer l’année prochaine. Cela signifie que la production d’hydrogène est encore loin», a déclaré Paul Martin, un ingénieur chimiste, qui a ajouté que «cela prendra des années et des années».

Au cours de sa visite de trois jours qui débute dimanche, le chancelier d’Allemagne, Olaf Scholz, se rendra à Montréal, à Toronto et à Stephenville à Terre-Neuve-et-Labrador.

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