Le gouvernement Trudeau est accusé d’avoir succombé au «nationalisme vaccinal»

OTTAWA — Plus de 100 experts canadiens de la santé et des politiques publiques affirment que le gouvernement fédéral a succombé au virus du «nationalisme vaccinal» en procédant déjà à des préachats de dizaines de millions de doses d’éventuels vaccins contre la COVID-19.

Dans une lettre ouverte publiée vendredi, ces scientifiques et universitaires critiquent également Ottawa pour ne pas avoir encore contribué au fonds international pour aider les pays pauvres à recevoir l’éventuel vaccin. Le programme COVAX vise à distribuer équitablement à ces pays deux milliards de doses d’ici la fin de l’année prochaine.

La ministre du Développement international, Karina Gould, a déclaré à La Presse Canadienne, vendredi, que le gouvernement s’était engagé à faire de COVAX un succès, mais n’a révélé aucun plan de dépenses pour l’avenir. Elle a soutenu que le Canada travaillait en coulisses pour s’assurer que la nouvelle architecture mondiale de la santé qui prend forme pendant cette pandémie mènera à «un vaccin juste, équitable, accessible et abordable» pour le Canada et le monde.

Ce «Service mondial pour les vaccins» (COVAX) vise en fait à éviter une ruée des pays vers les éventuels vaccins pour leur propre population, souvent en procédant justement à des préachats directement auprès des sociétés pharmaceutiques.

La Coalition canadienne pour la recherche en santé mondiale et la Société canadienne de santé internationale, les principaux organismes dans la lettre publiée vendredi, rappellent que le Canada a déjà conclu de tels accords de préachat pour des dizaines de millions de doses de vaccins avec au moins quatre sociétés internationales de biotechnologie.

Éradiquer le virus partout

Mme Gould, comme le premier ministre Justin Trudeau, a répété à plusieurs reprises que le Canada voulait s’assurer que les pays les plus pauvres aient un accès équitable à un éventuel remède contre la pandémie de COVID-19, car le nouveau coronavirus ne pourra être éradiqué que s’il est éradiqué partout dans le monde. Le gouvernement fédéral a aussi déclaré qu’il devait répondre aux besoins du Canada en matière de vaccins et contribuer à sa distribution dans d’autres régions du monde.

Mais dans leur lettre, les universitaires, professionnels de la santé et défenseurs des politiques publiques critiquent le gouvernement pour ses accords de préachat, qui minent selon eux ce principe de distribution équitable. «Le succès de ce plan (COVAX) est maintenant menacé par le comportement de nombreuses nations mieux loties, dont le Canada, qui manoeuvrent actuellement pour obtenir des vaccins pour leurs propres citoyens — un phénomène connu sous le nom de nationalisme vaccinal», lit-on dans la lettre.

«Des accords sont conclus avec des fabricants de premier plan, en avance sur les données probantes et dans un climat de confidentialité financière, pour acheter l’approvisionnement d’une ressource limitée et vitale. Sous la houlette du Royaume-Uni, des États-Unis et de l’Union européenne, les pays riches auraient déjà précommandé plus de deux milliards de doses, ce qui a pour effet de paralyser l’approvisionnement en vaccins des autres pays jusqu’à la fin de 2021.»

Mais selon la ministre Gould, il n’est pas contradictoire de garantir l’accès aux vaccins pour les Canadiens tout en assurant le financement de nouveaux outils tels que COVAX. «Alors, je les entends (les critiques). Je les apprécie. Nous voulons tous une solution, et nous voulons tous nous assurer que cela se produise.»

La lettre rappelle que le Canada s’était engagé à se joindre à COVAX et promis 120 millions $ pour son programme «Accès aux outils COVID-19». Le porte-parole de la ministre Gould a assuré que le Canada prévoyait une contribution à COVAX d’ici la date limite du 18 septembre.

Des pressions de tous bords

La docteure Katrina Plamondon, de la Coalition canadienne pour la recherche en santé mondiale, admet en entrevue qu’elle éprouve «de la compassion et de l’empathie» pour les dirigeants politiques canadiens, déchirés entre les deux pressions. «Quand un pays commence à se comporter avec ce nationalisme vaccinal, il y a de la pression», a reconnu la professeure Plamondon, de la faculté des sciences infirmières de l’Université de la Colombie-Britannique.

Plus tôt cette année, le Canada a également renouvelé son engagement envers l’Alliance du vaccin (GAVI), en promettant 600 millions $. Au cours des 20 dernières années, la GAVI est devenue la principale organisation internationale de distribution de vaccins dans les pays moins développés.

Le programme COVAX, quant à lui, est une alliance de partage de vaccins de plus de 150 pays qui est liée à l’Organisation mondiale de la santé. Le plan assurerait également aux pays participants un accès à des vaccins qui couvriraient 20 % de leur propre population.

Selon Mme Plamondon, le COVAX a recueilli moins de la moitié de son objectif de 2 milliards $ — et il serait donc important que le Canada prenne un engagement qui pourrait en inspirer d’autres. «Je serais si fière de voir cela se produire.»

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