Le grand confinement causera de graves problèmes de santé mentale

Mike Davis a poliment demandé récemment à un ami d’arrêter de lui envoyer des photos rigolotes de ses deux adolescents qui jouent à des jeux de société ou se baladent dans leur quartier. Pour cet homme qui vit seul le confinement lié à la COVID-19, voir de belles images d’unité familiale est devenu presque trop lourd à porter.

Huit semaines après le début du grand confinement au Canada, les nerfs sont à fleur de peau. L’aspect de «nouveauté» s’est dissipé; l’anxiété a remplacé une attitude volontaire positive — et les experts n’en sont pas du tout surpris.

Une étude d’Angus Reid publiée la semaine dernière a brossé le tableau d’un pays dont l’optimisme et la résilience se sont transformés «littéralement en dépression». La moitié des Canadiens ont signalé une détérioration de leur santé mentale; un répondant sur 10 a déclaré qu’elle s’était «beaucoup» détériorée.

La vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, a dévoilé mercredi un plan d’action de 31 millions $ pour la santé mentale. Sa collègue ministre de la Santé, Danielle McCann, a expliqué que cette mesure avait été prise parce que 15 pour cent des gens disent ressentir de la détresse psychologique depuis le début de la pandémie.

Il y a quelques semaines, des gens publiaient des «défis de pompes» sur les réseaux sociaux. D’autres étaient impatients d’apprendre de nouvelles langues, de faire du pain, de coudre leurs propres masques ou de profiter d’un «5 à 7 virtuel» avec les amis. Mais plusieurs trouvent maintenant que ce confinement est bien lourd. Un bel élan initial de solidarité a cédé la place à un sentiment écrasant d’incertitude et d’isolement.

«Ça dépend de ce qui se passe dans notre vie quotidienne, et de nos propres défis à surmonter l’inconfort», a déclaré Robin Mazumder, un ancien ergothérapeute qui a travaillé pendant plusieurs années en santé mentale. «Et plus ça dure, plus les gens peuvent sentir du désespoir.» 

Si l’isolement social se poursuit pendant deux mois de plus, 22 % des Canadiens croient qu’ils souffriront de «niveaux élevés» de dépression, selon un sondage réalisé à la fin d’avril par Recherche en santé mentale Canada. Les centres d’aide partout au Canada ont également connu une très forte augmentation des appels de détresse depuis le début de la pandémie.

Plus grave que prévu

Gordon Flett, professeur à l’Université York et titulaire d’une chaire de recherche du Canada sur la personnalité et la santé, s’attend avec le temps à une augmentation de la dépression, du moral à plat et des maladies liées au stress. «Je pense même que ça aura un impact beaucoup plus important sur les gens que nous le croyons.»

Dans un sondage Nanos publié mercredi par la Commission de la santé mentale du Canada, les craintes concernant le bien-être physique et les finances personnelles sont citées comme les principales inquiétudes des répondants.

Et même beaucoup de ceux qui ne sont normalement pas sensibles aux problèmes de santé mentale sont maintenant vulnérables, précise le professeur Flett. Ajoutez à cela que certaines choses qui nous font du bien ont disparu, comme le sport professionnel. «Vous avez cette confluence de facteurs qui pointent tous vers les mêmes résultats désagréables. Ceux qui seront les plus aptes à s’adapter auront plus de chances de s’en sortir», a-t-il estimé.

Robin Mazumder, qui fait ses études de doctorat sur les impacts psychologiques du design urbain, croit que ce qui n’aide pas, c’est que notre société soit devenue si impatiente. On veut tout, tout de suite, livré à domicile le lendemain. «Notre capacité à tolérer des situations inconfortables n’a probablement jamais été aussi faible.»

Il rappelle par ailleurs qu’il est typique pour les personnes confrontées à des problèmes de santé mentale de cesser de faire des choses qui les aident à rester en bonne santé, comme l’exercice, la méditation ou certains soins personnels.

Les provinces commencent à annoncer un déconfinement progressif, mais même le processus de retour à la normale peut provoquer de l’anxiété, ajoute Jennifer Hollinshead, conseillère clinique et fondatrice d’un site qui héberge des groupes de soutien en ligne gratuits. «Les gens ont besoin de directives en ce moment (…) Devrais-je aller courir? Aller à l’épicerie? Les gens sont anxieux.»

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