Le haut commandement de l’armée a progressé au sein d’une culture hostile aux femmes

OTTAWA — Les récentes allégations d’inconduite sexuelle contre des officiers supérieurs des Forces armées canadiennes suscitent des discussions virulentes sur les solutions pour résoudre ce problème.

Si certains proposent la création d’une commission «vérité et réconciliation», d’autres réclament des changements marqués dans la façon dont le haut commandement est choisi et un remaniement complet des échelons supérieurs de l’armée.

La carrière des officiers supérieurs en poste aujourd’hui a progressé au sein de ce que la juge à la retraite Marie Deschamps décrivait en 2015 comme «une culture sexuelle sous-jacente» hostile aux femmes qui laissait les victimes d’agression sexuelle et de harcèlement à elles-mêmes.

«Il est tout à fait évident que la plupart des hauts dirigeants des Forces armées canadiennes ont commencé leur carrière à peu près au même moment, lorsque le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles n’étaient pas pris au sérieux», dit une ancienne réserviste de l’armée de l’air, Christine Wood, aujourd’hui co-présidente d’un groupe d’appui aux victimes, It’s Just 700.

Selon Alan Okros, un professeur au Collège militaire royal du Canada, ce problème est apparu pour la première fois en 1998, date à laquelle la première formation sur la prévention du harcèlement et du racisme a été lancée.

La juge Deschamps elle-même a constaté que si la formation était considérée par certains officiers comme étant efficace, d’autres la considéraient comme une caricature. Elle a aussi constaté que les militaires ont cessé d’embaucher des experts externes pour diriger la formation.

Au cours des dernières semaines, un certain nombre d’allégations ont été lancées contre de hauts dirigeants. Certains spéculent déjà sur le nom du prochain officier supérieur qui sera accusé.

Il est impossible de dire à quel point le problème est répandu au sein des hauts gradés de l’armée, mais selon Stefanie von Hlatky, une professeure à l’Université Queen’s, de récentes enquêtes de Statistique Canada offrent des indices.

Une première étude auprès du personnel militaire en 2016 a révélé que 80 % des répondaient disaient avoir été témoins ou avoir été victimes d’un tel comportement. Près de la moitié des femmes militaires qui ont été victimes d’une agression sexuelle au cours des 12 mois précédents disent avoir été attaquées par un militaire d’un rang supérieur au leur

«C’est en fait assez étonnant de regarder ces chiffres, constate la Pre von Hlatky. Si on a cette prévalence à tous les niveaux, alors ce n’est plus seulement une question de changement générationnel. C’est vraiment un sujet qui n’a pas été abordé depuis trop longtemps.»

M. Okros et Mme von Hlatky croient qu’il possible de résoudre ce problème en  changeant la façon dont l’armée sélectionne ses dirigeants, un processus qui met fortement l’accent sur ce que l’on appelle «l’efficacité opérationnelle» ou l’accomplissement de missions.

«Ils ont reçu une mission. Ils y sont allés, ils ont fait le travail, dit le Pr Okros. Mais certains d’entre eux ont dirigé une équipe, des employés ont laissé dans leur sillage des gens brisés.»

Les deux professeurs jugent qu’il faudrait mettre davantage l’accent sur la façon dont les commandants ont traité leurs troupes.

Mais en attendant, que fait-on ?

Le Pr Okros croit qu’il est temps que l’ensemble du corps des officiers se remette en question. «Il faut leur demander de se regarder dans un miroir, de réfléchir à leur passé, à ce qu’ils ont fait et s’ils sont aptes à diriger un changement de culture. Si le moment est venu de prendre pour eux de prendre leur retraite, il faut l’accepter.»

La lieutenante-générale Frances Allen est devenue cette semaine la première femme à être nommée au poste de vice-chef d’état-major de la Défense, ce qui fait d’elle le numéro 2 de l’armée canadienne. Au même moment, une liste inhabituellement longue de généraux et d’officiers supérieurs de la marine annonçaient leur départ.

David Perry, un expert en matière des questions de la défense, reconnaît que certains départs étaient inattendus, même s’il dit qu’il ne faut pas oublier que plusieurs officiers ont été promus au cours des cinq dernières années.

Andrea Lane, une professeure au Collège des Forces armées canadiennes, souhaite qu’il y ait plus de moyens pour permettre aux victimes d’inconduite sexuelle militaire de se manifester et de raconter leur histoire.

«Il n’existe actuellement aucun mécanisme permettant aux femmes ou à d’autres victimes de dire: ‘Vous avez fait quelque chose qui m’a fait du mal dans le passé et je voudrais que vous le reconnaissiez et que vous vous en excusiez’, souligne-t-elle. Le seul moyen pour quiconque d’obtenir réparation est d’instaurer un système de discipline militaire très axé sur la punition.»

Le gouvernement fédéral est parvenu à un accord en 2019 avec des victimes d’inconduite sexuelle militaire qui avaient intenté un recours collectif. Le règlement prévoyait une compensation financière, la promesse d’excuses et un «engagement réparateur».

Les détails de cet engagement n’ont pas été précisés, mais on s’attend à ce que cela diffère des initiatives typiques de justice réparatrice. Les victimes ne s’adresseront pas directement à ceux qui leur ont causé du tort, mais relateront plutôt leur expérience à un haut dirigeant militaire.

La Pr Lane suggère la création d’une commission «vérité et réconciliation», comme celle qui avait été mise sur pied pour les Autochtones. Cela permettait  d’exprimer les nombreux griefs qui existent au sein de l’armée et, pour les victimes, de commencer le processus de guérison sans que les officiers supérieurs ne fassent face à des accusations.

«Il pourrait être résolu en instituant un système de justice réparatrice parallèle permettant aux gens de se manifester et de dire: ‘Écoutez, vous avez fait quelque chose de mal et vous êtes maintenant en position de pouvoir. Je ne pense pas que vous devriez être en position de pouvoir si vous ne pouvez pas accepter la responsabilité de ce que vous avez fait. Mais en même temps, je ne pense pas que vous devriez être rétrogradé ou renvoyé’.»

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