Le Monument commémoratif de guerre: un terrain de jeu politique ?

OTTAWA — De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer que le Monument commémoratif de guerre du Canada soit mieux protégé contre ceux qui souhaiteraient en faire un terrain de jeu politique.

La semaine dernière, lors d’une cérémonie honorant les Canadiens ayant combattu au cours de la guerre de Corée, une personne a placé des drapeaux américain et canadien sur le cénotaphe. Une vidéo et des photos de l’événement ont été publiées sur les réseaux sociaux avant que les divers comptes, liés, semble-t-il, au mouvement «Convoi de la liberté» soient fermés.

La tombe du Soldat inconnu est installée devant le monument situé à proximité de la Colline du Parlement. L’endroit sert de lieu de recueillement et de cérémonies officielles pour honorer les militaires canadiens ayant participé à des conflits comme les guerres mondiales ou celle d’Afghanistan.

«Je suis troublée par les événements survenus sur la Tombe du Soldat inconnu. Le droit de manifester est une chose pour laquelle les personnes honorées par la Tombe ont sacrifié leur vie, mais la profanation de ce mémorial est inacceptable et honteuse», a réagi la ministre de la Défense, Anita Anand, lundi.

Mais en 2022, le Monument a aussi été le lieu de rassemblement des opposants au gouvernement fédéral de Justin Trudeau et aux mesures visant à combattre la COVID-19. Il a aussi été vandalisé. Cela a alimenté l’inquiétude de ceux qui ne veulent pas que le site se transforme en un forum politique. 

D’autres manifestations à caractère politique se sont récemment déroulées sur le site. 

Le 30 juin, James Topp, un réserviste de l’armée, a prononcé un discours devant plusieurs centaines de manifestants rassemblés au cénotaphe. Il a comparé ceux qui dénoncent la vaccination obligatoire au soldat inconnu tué pendant la Première Guerre mondiale dont les restes reposent à cet endroit. L’homme doit comparaître en cour martiale pour avoir critiqué la vaccination tout en portant l’uniforme.

En avril, un groupe nommé Veterans 4 Freedom (Anciens combattants pour la liberté) avait aussi organisé un rassemblement en avril. Des orateurs avaient condamné la vaccination et les restrictions mises en place pendant la pandémie.

«Des Canadiens se sont sacrifiés pour que l’on conserve notre liberté, a lancé l’un d’entre eux. Ils sont allés en France, ils se sont battus pendant la bataille d’Angleterre. Ils ont sacrifié leur vie. Aujourd’hui, nous devons nous sacrifier, mais d’une autre façon.»

Le groupe a refusé de commenter. M. Topp a dit à La Presse Canadienne de se référer à son discours du 30 juin.

David Hofmann est un professeur agrégé à l’Université du Nouveau-Brunswick et co-dirigeant d’un réseau de recherches sur les comportements haineux et l’extrême droite dans les Forces armées canadiennes.

Selon lui, les mouvements politiques ont besoin de symboles pour réussir. Il croit qu’il n’est pas surprenant de voir des groupes tenter de transformer le Monument commémoratif de guerre et la tombe du Soldat inconnu en un terrain de jeux politique.

«Ce sont de puissants symboles, explique-t-il. On a le Soldat inconnu, le martyr ultime, celui dont on ne se souvient même pas de son nom. Et on a ces individus qui tentent d’assimiler leur cause à une forme de martyr.»

Le brigadier-général à la retraite Duane Daly et ancien président de la Légion royale canadienne, qui avait grandement contribué à l’installation de la tombe du Soldat inconnu, il y a 20 ans, dénonce ceux qui voudraient se servir des lieux comme «la pièce centrale de leur dissidence politique».

«C’est une tombe, dit-il. S’ils veulent marquer leur position, qu’ils aillent au Parlement. Il est là pour ça, pas la tombe.»

D’autres observateurs vont jusqu’à dire que l’utilisation de ce lieu de mémoire pour agir contre le gouvernement va à l’encontre des valeurs de sacrifice qu’il promeut.

«Le Soldat inconnu est mort pour son pays. Sa mort était désintéressée, souligne Youri Cormier, le directeur général de l’Institut de la conférence des associations de la défense. Si on klaxonne, si on crie pour une notion des libertés individuelles qui exclut son propre devoir pour la nation, l’obéissance aux lois et le respect dû à la liberté des autres, c’est se placer ses intérêts devant ceux de la nation.»

M. Cormier et la Légion royale rappellent que la tombe du Soldat inconnu américain, à Arlington, est surveillée jour et nuit par des sentinelles armées. Ils ont réclamé le renforcement des mesures de sécurité au Monument commémoratif de guerre.

«Personne n’a le droit d’usurper ou de s’approprier ces lieux sacrés pour un coup d’éclat médiatique ou une campagne politique, dit M. Cormier. Cet espace sacré n’appartient à personne.»

Le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement dit que le site est surveillé 24 heures/24, mais refuse de commenter les demandes en faveur d’une sécurité accrue. Si les Forces armées canadiennes y placent une garde de cérémonie, la sécurité des lieux incombe à la police d’Ottawa.

Une majorité d’experts s’entendent pour dire que les autorités ne devraient pas limiter l’accès du public au Monument commémoratif de guerre, car la majorité des visiteurs sont respectueux. De plus, restreindre l’accès serait faire le jeu de certains groupes.

«À certains égards, cela serait plus dangereux parce qu’une telle mesure alimenterait la mentalité victimaire de certains voulant qu’ils soient opprimés, qu’ils soient réduits au silence», lance Barbara Perry, directrice d’un centre d’études sur la haine, les biais et l’extrémisme, à l’Université Ontario Tech.

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