Le radicalisme laissé dans l’ombre de certains jeunes réfugiés ukrainiens

MONTRÉAL — Chaque matin, la mère de Yulia* la réveillait pour amorcer doucement sa journée. La jeune fille préparait alors le déjeuner pour ses parents et se rendait à l’école en banlieue de Kyiv, la capitale ukrainienne.

Yulia aimait jouer du piano, pratiquer le ballet et s’occuper de son chien. Du haut de ses 16 ans, elle rêvait de devenir danseuse professionnelle.

Le 24 février 2022, lors de l’annonce par Vladimir Poutine d’une «opération militaire» en Ukraine, tout s’est écroulé.

«Ce matin-là, j’ai ouvert les yeux subitement et ma mère était debout dans le cadre de porte. Elle m’a simplement dit : « c’est commencé »», se remémore Yulia, ses yeux clairs rivés sur la table du café où se déroule l’entretien.

Après quelques jours passés dans le sous-sol poussiéreux de son immeuble, puis dans une maison de campagne en périphérie de Kyiv, les parents de Yulia ont finalement décidé de quitter le pays. Quelques effets personnels sous le bras, la famille a fui en voiture vers la Pologne, pour ensuite aboutir en Autriche.

«Le voyage était éprouvant, et il nous est arrivé de traverser une ville et de la voir bombardée derrière nous quelques instants plus tard». Le discours empreint d’amertume, Yulia décrit avec détails son départ vers le Canada, un moment vécu «comme dans un film». Après avoir laissé ses parents derrière, l’adolescente a finalement été accueillie par sa soeur aînée, qui vivait déjà depuis quelques années à Montréal.

Lorsque la discussion bifurque vers sa vision du conflit, les traits fins de Yulia se durcissent. 

«Les premiers jours du conflit, j’étais plus mitigée. Je me disais que ce n’était pas la faute de tout le monde qui vit en Russie. Si quelqu’un m’avait dit « tuez-les tous », j’aurais trouvé ça excessif. Aujourd’hui, je serais la première personne à dire ça», exprime-t-elle, le ton cassant.

À ses yeux, l’inaction du peuple russe le rend complice des atrocités qui se déroulent depuis près de dix mois en territoire ukrainien. 

«Je ne comprends pas ce qu’ils défendent. Toute leur vie est basée sur des mensonges et de la propagande. […] J’ai de la haine pour chacun d’entre eux», renchérit la jeune fille, jouant de façon compulsive avec une mèche de ses cheveux blonds.

À maintes reprises, Yulia énonce clairement son aversion et sa haine pour les personnes d’origine russe et leur «mentalité barbare». Elle raconte aussi avoir coupé les ponts avec tous ses amis russo-ukrainiens depuis le début du conflit, qui sont désormais des «traîtres».

Selon Ghayda Hassan, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Montréal et directrice du Réseau des praticiens canadiens pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent (CPN-PREV), cette vision «tout noir tout blanc» s’apparente à ce que les spécialistes appellent la «radicalité de la pensée».

«C’est très délicat, mais lorsqu’on parle de déshumaniser, de généraliser et de mettre tout le monde dans le même panier, ça fait partie de la pensée radicale, explique-t-elle en entrevue avec La Presse Canadienne. On doit cependant préciser que c’est généré par un traumatisme de guerre, et ça ne peut pas être compris comme une radicalité politique, par exemple».

La radicalisation réfère généralement à un attachement très fort à une cause qui rejette le statu quo et qui exige un changement au sein du système. 

«En soi, il n’y a pas de problème à l’être, parce que ça engendre souvent des mouvements qui vont favoriser le changement social, comme l’écologie radicale ou le féminisme radical», nuance Mme Hassan.

L’enjeu est plutôt quand les propos ou les gestes tombent dans l’extrémisme violent, notamment quand la personne agit selon un système de croyances «très rigide, qui ne laisse aucune place à la remise en question et qui encourage et légitime l’utilisation de la violence».

Dans le cas de Yulia, le fait d’avoir été arrachée subitement à sa routine, d’avoir perdu ses repères et d’avoir fui les horreurs de la guerre a certainement contribué à l’élaboration de points de vue plus rigides. Son jeune âge la rend aussi plus sensible à cette radicalité, l’adolescence étant chez certains «l’âge des extrêmes», selon la professeure en psychologie.

«Le fait qu’elle soit adolescente signifie que l’intensité des émotions est forte et qu’elle peut les exprimer de manière très crue. Ça peut être choquant, mais ce qu’on doit entendre, c’est : « j’ai besoin que quelqu’un m’aide à faire du sens de ce qui se passe autour de moi »».

L’information, arme à double tranchant

Le fait de s’éduquer et de se renseigner pour nuancer ses opinions peut sembler une solution logique contre la radicalité de la pensée. C’est d’ailleurs ce que Yulia fait au quotidien, avec l’aide de sa sœur.

«Ça prend beaucoup de temps, d’implication et d’émotions pour lire toutes les nouvelles et pour moi, c’est simplement impossible. Je dois continuer à vivre, et ça ne m’aide pas du tout à créer un détachement», déplore la jeune fille.

Selon Mme Hassan, consulter régulièrement l’actualité peut aider à atténuer les opinions extrêmes, à condition que le «vécu émotif» soit aussi pris en charge.

«Fournir seulement une réponse cognitive, c’est très incomplet et ça peut générer des conséquences inattendues, précise-t-elle. Si on est souffrant et qu’on commence à s’engager dans des conversations très politiques comme la guerre, on risque de devenir encore plus révolté de la cruauté humaine.» 

Ainsi, il faut «lier le traumatisme au vécu cognitif» pour recréer un équilibre du jugement et des idées. Cet accompagnement peut se faire par le biais de différentes ressources, et la thérapie n’est «pas nécessaire dans tous les cas», indique la professeure.

«Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette jeune n’a probablement pas d’espace où elle peut exprimer ses émotions de manière saine. Elle doit pouvoir dire ce qu’elle pense vraiment, pour ensuite se sortir de ce cercle vicieux», précise-t-elle.

Cette résolution du traumatisme peut ainsi être amorcée par des interventions préventives, comme des activités artistiques ou des groupes de discussion entre jeunes qui sont accompagnés et encadrés par des adultes.

«La majorité des études démontre que le soutien social est un facteur de protection clé pour surmonter les expériences difficiles de la vie. La possibilité de parler à des personnes de confiance permet de mobiliser les sentiments de colère et d’injustice de manière positive», souligne Mme Hassan, ajoutant que cela peut se faire «dans les écoles, dans les centres communautaires ou au sein des familles».

Même si sa vie lui manque, Yulia ne rentrera pas de sitôt en Ukraine. Elle préfère terminer ses études supérieures au Québec et y retourner une fois son diplôme en poche.

«J’aime la science, et je veux me sentir utile. Alors je compte poursuivre dans ce domaine pour aider à reconstruire mon pays dans le futur», conclut-elle, le regard fier.

*Yulia est un nom fictif.

Cet article a été produit avec le soutien financier des Bourses Meta et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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