Squid Game touche une corde sensible en Corée du Sud

L’émission à succès de Netflix soulève des questions troublantes sur l’avenir de l’une des économies les plus riches d’Asie, où de nombreux travailleurs connaissent tout de même des difficultés financières.

SÉOUL, Corée, République de — Squid Game, le succès de l’heure de Netflix dans lequel des adultes désespérés participent à des jeux d’enfants mortels pour avoir une chance d’échapper à une dette sévère, a résonné de façon bien particulière pour Lee Chang-keun.

L’émission sud-coréenne captive le public mondial depuis ses débuts en septembre et est devenue un énorme succès pour Netflix. La série a touché une corde sensible dans son pays d’origine, où l’on observe un mécontentement croissant face à la montée en flèche de la dette personnelle, à la dégradation des marchés du travail et aux inégalités de revenus flagrantes aggravées par les crises financières des deux dernières décennies.

Au milieu des horreurs dystopiques de Squid Game (Le jeu du calmar, en français), M. Lee voit un reflet de lui-même dans le protagoniste de la série, Seong Gi-hun, un travailleur de l’automobile licencié à la famille brisée et aux prises avec des échecs commerciaux constants et des problèmes de jeu.

M. Seong est battu par des gangsters envers qui il a des dettes, et ceux-ci exigent qu’il offre ses organes en garantie. Il reçoit toutefois ensuite une offre mystérieuse de jouer dans une série de six jeux traditionnels coréens pour enfants pour tenter de gagner 38 millions de dollars.

L’émission oppose M. Seong à des centaines d’autres joueurs en difficulté financière dans une compétition hyper violente pour le prix ultime, et les perdants sont tués pendant chaque tour.

Cela soulève des questions troublantes sur l’avenir de l’une des économies les plus riches d’Asie, où de nombreux travailleurs connaissent tout de même des difficultés financières.

« Certaines scènes étaient très difficiles à regarder », a confié M. Lee, un employé de Ssangyong Motors en Corée du Sud, qui a lutté contre des difficultés financières et une dépression après que le constructeur automobile l’a licencié, ainsi que 2600 autres employés, alors qu’il déclarait faillite en 2009.

Après des années de protestations, de batailles judiciaires et d’interventions du gouvernement, M. Lee et des centaines d’autres employés de Ssangyong ont repris le travail ces dernières années. Mais pas avant une vague de suicides parmi les collègues et les membres de la famille qui ont été plongés dans la misère financière.

« Dans Squid Game, vous voyez des personnages se démener pour survivre après avoir été licenciés, luttant pour faire fonctionner des restaurants de poulet frit ou travailler comme chauffeurs « daeri », ces travailleurs qui sont payés pour ramener des personnes ivres chez elles dans leur propre voiture », a raconté M. Lee. « Cela m’a rappelé mes collègues qui sont morts. »

M. Lee a expliqué que ses collègues et lui avaient eu du mal à trouver du travail et avaient été mis sur une liste noire par d’autres constructeurs automobiles qui les considéraient comme des militants syndicaux.

Un rapport publié en 2016 par des chercheurs en médecine de l’Université de Corée indique qu’au moins 28 travailleurs licenciés de Ssangyong ou leurs proches sont décédés de suicide ou de problèmes de santé graves, y compris ceux liés au trouble de stress post-traumatique.

Squid Game est l’une des nombreuses émissions sud-coréennes inspirées par les difficultés économiques au pays. Sa sombre histoire d’inégalité et de classe a établi des comparaisons avec Parasite, le film oscarisé de Bong Joon-ho, qui expose les dessous de la réussite économique en Corée du Sud.

Netflix a écrit mercredi sur Twitter que Squid Game avait été son plus grand lancement de série originale après avoir atteint 111 millions d’abonnés.

La reconstruction rapide de la Corée du Sud après les ravages de la guerre de Corée de 1950-1953 a été spectaculaire — de l’émergence de Samsung en tant que géant mondial de la technologie à l’immense popularité de la K-pop et des films qui s’étend au-delà de l’Asie —, mais des millions de Sud-Coréens sont désormais aux prises avec le côté obscur de cette ascension.

« Les problèmes de classes sont graves partout dans le monde, mais il semble que les réalisateurs et scénaristes sud-coréens abordent le problème avec plus d’audace », a déclaré le cinéaste Im Sang-soo.

Dans Squid Game, les problèmes de M. Seong remontent à son licenciement une décennie plus tôt du fictif Dragon Motors, un clin d’œil à Ssangyong, qui signifie « double dragon ».

Des centaines de travailleurs, dont M. Lee, ont occupé une usine de Ssangyong pendant des semaines en 2009 pour protester contre les licenciements avant d’être dispersés par la police antiémeute, qui les a assiégés, les a agressés avec des matraques, des boucliers et des canons à eau et a largué des gaz lacrymogènes liquéfiés par hélicoptère.

Cette impasse violente a blessé des dizaines de personnes et est intégrée au récit de Squid Game

L’émission présente d’autres personnages écrasés ou marginalisés, comme Ali Abdul, un ouvrier d’usine pakistanais sans papiers aux doigts coupés et un patron qui refuse de le payer, illustrant comment le pays exploite certaines des personnes les plus pauvres d’Asie tout en ignorant les conditions de travail et les vols salariaux.

De nombreux Sud-Coréens désespèrent de progresser dans une société où les bons emplois sont de plus en plus rares et les prix des logements ont grimpé en flèche, incitant beaucoup de gens à emprunter massivement pour parier sur des investissements financiers risqués ou des cryptomonnaies.

La dette des ménages dépasse désormais la production économique annuelle du pays. Les temps difficiles ont fait baisser un taux de natalité record, car les couples en difficulté évitent d’avoir des bébés.

Le succès mondial de Squid Game n’est guère une cause de fierté, a écrit Se-Jeoung Kim, une avocate sud-coréenne basée en Pologne, dans une chronique du journal Seoul Shinmun.

« Les étrangers viendront vers vous, disant qu’ils ont aussi regardé Squid Game avec fascination, et peuvent demander si la situation d’Ali dans le drame pourrait vraiment se produire dans un pays aussi riche et soigné que la Corée du Sud, et je n’aurais rien à dire », a-t-elle déclaré.

Kim Jeong-wook, un autre travailleur de Ssangyong qui a passé des mois avec M. Lee perché au sommet d’une cheminée dans une usine de Ssangyong en 2015, exigeant que l’entreprise réembauche les travailleurs licenciés, a déclaré qu’il n’avait pas pu regarder Squid Game au-delà du premier épisode.

« C’était trop traumatisant pour moi », a-t-il confié.

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