On ne s’entend pas à la COP15 sur la création d’un nouveau fonds mondial

Le gouvernement canadien promet un financement supplémentaire de 255 millions $ pour la conservation de la nature pour les pays en développement, alors que l’impasse persiste sur le financement lors des pourparlers de la COP15 à Montréal, qui se terminent officiellement lundi.

Le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, et la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, ont annoncé ce plus récent financement vendredi après-midi, en marge de la conférence des Nations unies sur la biodiversité, où la plupart des pays du monde tentent de parvenir à un accord global pour stopper la destruction de la nature et restaurer ce qui a déjà été perdu.

«Vous avez entendu, tout comme moi ces derniers jours, de la part de plusieurs pays en développement que la question de la mobilisation des ressources constitue un défi important et un enjeu important pour cette conférence, a déclaré M. Guilbeault. Nous avons souligné le fait que nous avons entendu cet appel.»

Puisque la conférence doit se terminer lundi, un accord entre les 196 pays membres de la convention des Nations unies sur la biodiversité demeure incertain.

Les pays développés veulent que les pays en développement acceptent leur objectif phare de conserver 30 % des zones terrestres et marines du monde d’ici 2030 (la cible «30-30»), tandis que les pays en développement souhaitent un meilleur financement pour la conservation.

Lord Zac Goldsmith, ministre britannique de l’Environnement international et du Climat, a déclaré vendredi que les deux camps devaient agir. «Nous ne pouvons pas libérer l’ambition, mais nous n’aurons pas non plus assez de financement sans ambition», a-t-il estimé.

Les pays développés ont le sentiment qu’ils ont fait un pas, ajoutant plus d’argent au cours des deux derniers jours.

L’engagement de 255 millions $ du Canada s’ajoute aux 350 millions $ annoncés le 6 décembre et à l’enveloppe de 1 milliard $ promise en 2021, à livrer sur cinq ans. Le Royaume-Uni a ajouté jeudi l’équivalent d’environ 48 millions $ et le Japon a promis 1,2 milliard $.

Selon l’organisation Nature Conservancy, en 2019, les pays du monde ont dépensé entre 170 et 196 millions $ pour des activités qui profitaient à la nature. C’était près de trois fois ce qui avait été dépensé en 2012, mais selon les estimations, une réelle protection de la biodiversité coûterait près de 1000 milliards $ par année.

Pas juste combien, mais comment

Pour les pays développés, l’enjeu ne concerne toutefois pas seulement le montant. La manière de distribuer cet argent compte aussi pour beaucoup.

La majeure partie du nouveau financement du gouvernement fédéral ira au Fonds pour l’environnement mondial, un fonds d’investissement vieux de 30 ans qui soutient des projets environnementaux.

Cependant, les pays en développement dénoncent qu’il est devenu difficile d’y accéder.

Flora Mokgohloa, directrice générale adjointe pour la biodiversité et la conservation en Afrique du Sud, a déclaré que le fonds existant «ne sera pas suffisant, ses provisions et ses demandes augmentent».

Selon Mme Mokgohloa, il n’y a pas eu de réel changement dans l’impasse sur cette question à Montréal. «Nous n’entendons pas vraiment ce que l’autre côté propose, a-t-elle dit. Ce que l’autre côté nous propose, c’est ce qui a toujours été là — et ça n’a pas fonctionné, nous n’avons pas atteint les bons objectifs.»

Mais les pays développés, menés par l’Union européenne, ont clairement fermé la porte à un nouveau fonds.

«Ce qui est extrêmement important, c’est qu’il n’y ait pas de nouveau fonds», a tranché Virginijus Sinkevicus, commissaire à l’environnement à la Commission européenne. 

«Il a fallu sept à huit ans, a-t-il dit, pour négocier le Fonds pour l’environnement mondial. La création d’un nouveau fonds retarderait la mise en œuvre du nouveau cadre global plutôt que de se concentrer sur l’amélioration de l’efficience et de l’efficacité du fonds existant, selon lui.

«Donc, ces discussions sur le nouveau fonds, je pense qu’elles ne mènent nulle part, elles n’apportent aucune valeur jusqu’à présent», a estimé M. Sinkevicus.

Les médias européens ont également rapporté jeudi que le président français, Emmanuel Macron, avait écrit à l’Union européenne pour dire qu’un nouveau fonds était pour la France la «ligne rouge» qu’il ne fallait pas franchir.

La position du Canada a été moins catégorique, bien que M. Guilbeault ait mentionné qu’il préférait utiliser les fonds existants. Pourtant, la décision de canaliser 219 des 255 millions $ promis vendredi dans le Fonds pour l’environnement mondial représente en soi une prise de position.

Des travaux sont en cours pour améliorer l’efficacité du fonds et le rendre plus efficace pour les pays en développement. M. Guilbeault a assuré que les gestionnaires du fonds et les pays développés collaborent tous en ce sens.

30 % d’ici 2030

Le projet de cadre global sur la biodiversité comprend quatre grands objectifs, autour de la protection de la nature et du partage de ses avantages, ainsi que 22 cibles, allant de l’utilisation et de la gestion durables des espèces sauvages à la restauration des habitats détruits, en passant par la réduction des plastiques et des pesticides et l’élargissement des espaces verts urbains.

Mais les objectifs les plus importants et les plus controversés demeurent la demande phare du Canada de protéger 30 % des zones terrestres et marines du monde d’ici 2030, et le financement de toutes ces mesures de conservation.

L’objectif de 30 % est dérivé d’une analyse scientifique de 2019 qui suggérait qu’il s’agissait du strict minimum de ce qui devait être protégé. En 2020, un groupe de pays développés connu sous le nom de «coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples», dont le Canada est membre, a lancé l’objectif «30 d’ici 30» comme cible du prochain cadre global pour la biodiversité.

Mais selon Mme Mokgohloa, cet objectif n’est pas assez clair sur la qualité de la conservation qui qualifiera une zone de «protégée», quelles activités peuvent se produire dans ces zones et qui aura le contrôle.

«Il ne s’agit donc pas de pousser les chiffres jusqu’à 30 %: il s’agit également de s’assurer que ces zones de conservation existantes et les nouvelles zones de conservation sont capables d’arrêter et d’inverser la perte de biodiversité. C’est donc pour nous très, très critique», a-t-elle expliqué.

Territoires autochtones

Fiore Longo, une militante de l’organisation de défense des droits de la personne «Survival International», s’inquiète, elle, de ce qu’on appelle la «conservation-forteresse» – où l’on crée des zones protégées, comme des parcs nationaux, en chassant des gens de leur territoire. «Nous faisons campagne depuis longtemps contre cette forme dominante de conservation», a affirmé Mme Longo.

Elle a expliqué que les tout premiers parcs nationaux aux États-Unis, Yellowstone et Yosemite, étaient «basés sur l’idée que la nature était belle, qu’elle était sauvage et que les populations autochtones la détruisaient» – et ces Autochtones ont été de fait chassés de leur territoire ancestral.

Ce concept a ensuite été importé en Afrique et en Asie, où des parcs, comme le parc national Kruger en Afrique du Sud, ont été créés en expulsant également des populations autochtones. «Tout le concept d’aires protégées repose sur l’idée que les populations locales ne savent pas ce qu’elles font. C’est une idée raciste et colonialiste», a dénoncé Mme Longo.

«Alors que les Autochtones sont expulsés, les touristes sont les bienvenus: nous avons donc des hôtels de luxe, toutes sortes de chasses aux trophées autorisées dans les zones protégées, y compris les industries d’extraction (des ressources), car une fois que la population locale, qui se soucie vraiment de cette terre, est expulsée, tous les autres types d’industries destructrices sont les bienvenus.»

Il n’y a pas d’accord dans le texte sur la manière et l’opportunité d’inclure dans l’objectif «30 d’ici 30» une définition des «territoires autochtones».

La conférence COP15 de Montréal, amorcée le 6 décembre, doit se terminer lundi.

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