Le virage que propose Ouellet détourne le Bloc de sa vocation, selon une experte

MONTRÉAL — Le virage résolument indépendantiste que Martine Ouellet souhaite insuffler au Bloc québécois le détourne de sa vocation première, qui a toujours été de représenter les intérêts du Québec d’abord, a analysé Martine Tremblay, qui a écrit un livre sur l’histoire du Bloc québécois.

«Le Bloc québécois, quand il a été élu en force à Ottawa, en 1993, et qu’il est devenu l’opposition officielle, Lucien Bouchard a bien compris que son rôle, c’était d’abord un rôle de défendre les positions du Québec. On ne parlait pas de souveraineté dix fois par jour», a déclaré Mme Tremblay en entrevue téléphonique.

«Ils ont joué un rôle normal d’opposition officielle.»

Dans son livre «La Rébellion tranquille», Martine Tremblay a passé au peigne fin l’histoire du parti, de sa fondation en 1990, jusqu’à sa défaite cuisante aux élections de 2011.

Et selon l’auteure, une historienne de formation qui a aussi été directrice du cabinet de l’ex-premier ministre René Lévesque, il n’appartient pas au Bloc québécois de mener le combat pour la souveraineté.

«Ce sont des souverainistes qui sont élus par des Québécois, pour qu’ils représentent exclusivement les intérêts québécois à Ottawa, je ne pense pas que ça puisse être autre chose que ça. L’histoire nous enseigne que ça a toujours été ça et que ça ne pouvait pas être autre chose que ça», a-t-elle expliqué.

«Le combat à faire sur le terrain pour la souveraineté, ces gens-là (les députés bloquistes) peuvent l’accompagner, mais ce ne sont pas eux qui vont être les têtes de pont d’un combat comme celui-là.»

Tensions sur les missions du Bloc

Depuis sa nomination à la tête du Bloc québécois, Martine Ouellet encourage ses députés à parler le plus possible d’indépendance à la Chambre des communes. Lors du Conseil national de son parti, il y a quelques semaines, elle a laissé entendre que certains des députés bloquistes ne mettaient pas assez l’indépendance à l’avant-plan dans leurs interventions.

Or, selon sept députés qui ont démissionné avec fracas du caucus cette semaine, cette directive ne doit pas être dissociée de la mission première du parti, qui est de défendre les intérêts des Québécois — souverainistes et fédéralistes.

«Le Bloc québécois est un parti indépendantiste qui doit en faire la promotion — évidemment! — et c’est ma conviction la plus profonde, tout comme je persiste à croire que notre responsabilité première à la Chambre des communes est de défendre les intérêts des Québécoises et des Québécois et porter les consensus de l’Assemblée nationale», avait écrit Gabriel Sainte-Marie, l’un des députés démissionnaires, dans la lettre où il annonçait son départ comme leader parlementaire dimanche dernier.

C’est d’ailleurs cette mission qui était au coeur de la fondation du parti, a rappelé l’ex-député bloquiste Marc Lemay, qui avait contribué à rédiger les statuts du Bloc québécois à l’époque.

«Les députés du Bloc québécois ne sont pas élus pour faire l’indépendance ou la souveraineté du Québec à Ottawa. La « job » des députés du Bloc québécois et ça a toujours été d’aller à Ottawa pour défendre les intérêts du Québec. Pas juste des indépendantistes du Québec; tous les intérêts du Québec», a-t-il laissé tomber en entrevue téléphonique.

«Ils ne sont pas à Ottawa pour dire à tous les jours, dès qu’ils se lèvent en Chambre: « Je suis indépendantiste, vive le Québec souverain, pis en passant M. le président, j’ai une question pour mon collègue d’en face. » Ce n’est pas ça notre travail, ça n’a jamais été ça.»

Selon Martine Tremblay, ces débats entre les «purs et durs» et les modérés n’ont jamais suscité de tensions au Bloc québécois, jusqu’à sa défaite en 2011.

«Ces conflits-là sont apparus surtout après 2011», a-t-elle soutenu.

«On peut comprendre que certains pensent qu’en modifiant la mission du Bloc, on pourrait un peu secouer les choses. Mais moi, je ne pense pas que ça peut être une solution, en tout cas pas dans le cas d’un parti fédéral.»

Problèmes dans la direction

Les députés ont toutefois aussi démissionné en évoquant la gouvernance de Mme Ouellet, et selon Martine Tremblay, c’est là où réside le noeud du problème.

«La personne qui est appelée à diriger un parti d’élus et qui n’est pas élue elle-même, je pense qu’il y a un effort plus grand à faire pour motiver et mobiliser ces gens-là, et les garder ensemble. Clairement, il y a un constat d’échec», a-t-elle suggéré.

Martine Tremblay avance que le Bloc québécois est en ce moment en période de sursis ou de transition, dépendamment du chemin que choisira le parti.

«À mon avis, le débat actuellement c’est un débat stérile, parce que le travail des députés du Bloc à Ottawa, il faut que ça demeure d’abord la défense des intérêts du Québec, parce que sinon ils ne seront jamais élus», a-t-elle indiqué.

«L’expérience démontre que même en étant très, très forts, en étant extrêmement performants, ça n’a jamais eu d’influence directe sur l’appui à la souveraineté.»