L’économie de Biden: plus de relance et de réglementation, mais un Congrès divisé

WASHINGTON — Le président élu Joe Biden héritera d’une reprise économique vulnérable menacée par la résurgence d’un virus, probablement avec un Congrès divisé qui entravera sa capacité à s’attaquer aux difficultés.

Pourtant, malgré les obstacles, l’ancien vice-président et sénateur tentera d’opérer un changement radical dans la politique économique américaine. Il s’est engagé à renverser une grande partie de la déréglementation agressive de l’administration Trump et de son indifférence aux dépenses intérieures et au développement économique en faveur de gros investissements dans l’éducation, les infrastructures et l’énergie propre. Il veut des règles plus strictes pour freiner les géants technologiques et lutter contre le changement climatique.

Et pour aider à payer pour tout cela, le président élu se tournerait vers de fortes augmentations d’impôts pour les entreprises et les particuliers fortunés, en renversant une grande partie des réductions d’impôt du président Donald Trump.

M. Biden se distingue déjà de M. Trump dans son approche avec la pandémie, que les économistes considèrent généralement comme la menace la plus grave pour la reprise. M. Trump a vu l’impact de la pandémie sur l’économie à travers le prisme des confinements imposés par le gouvernement: il a fait valoir que lutter contre la pandémie en imposant des freins aux entreprises favorisant les contacts physiques comme les restaurants —, l’approche privilégiée par la plupart des experts de la santé — condamnait l’économie. Pourtant, même lorsque les États ont rouvert leurs portes, de nombreux consommateurs se sont montrés prudents vis-à-vis des restaurants, des cinémas ou des voyages en avion.

«Il ne s’agissait pas uniquement de confinements — il s’agissait de faire peur aux gens», a observé Claudia Sahm, une ancienne économiste de la Réserve fédérale. «J’imagine que les gens ont à nouveau peur.»

Le point de vue de M. Biden reflète l’avertissement de la plupart des économistes voulant que tant que le virus ne sera pas contrôlé, l’économie ne pourra pas se rétablir complètement.

«Il faut commencer par faire tout notre possible pour maîtriser la COVID-19», a affirmé M. Biden lundi, «afin que nous puissions rouvrir nos activités en toute sécurité et de façon durable.»

«Nous nous retrouvons toujours face à un hiver très sombre», a poursuivi le président élu, les cas confirmés augmentant d’environ 120 000 par jour, soit quatre fois le rythme du printemps. Cette tendance, associée à des températures plus froides, restreindra considérablement les repas en plein air, qui ont été une bouée de sauvetage pour les restaurants et les bars à travers le pays. Cela pourrait également entraver les projets de voyage et les visites dans les salons de coiffure et les studios de yoga.

Appels à de nouvelles dépenses de relance

Cette croissance plus lente, à son tour, pourrait intensifier les appels à de plus grosses dépenses de relance. La plupart des économistes, ainsi que le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, jugent que l’économie a besoin de plus d’aide du Congrès.

Le programme d’aide de 2000 milliards $ US que le Congrès a approuvé en mars est largement reconnu pour avoir alimenté une forte reprise économique cet été. Mais il est largement épuisé. Sans aide supplémentaire, les difficultés pour environ 10 millions d’Américains sans emploi et des milliers de petites entreprises en difficulté vont s’aggraver, tout comme l’économie.

La victoire électorale de M. Biden rend plus probable un autre programme de relance, mais probablement pas avant son investiture en janvier. Un plan de 1000 à 1500 milliards $ US pourrait permettre d’ajouter jusqu’à 4,5 % à la croissance l’année prochaine, selon Capital Economics. Cela suffirait pour ramener l’économie à son niveau d’avant la pandémie d’ici la fin de 2021. La plupart des économistes notent que la reprise douloureusement lente de l’économie après la grande récession de 2008-2009 était en grande partie attribuable aux limites des dépenses publiques entrées en vigueur en 2010.

«Le problème économique le plus important aujourd’hui, demain et dans les années à venir est la politique budgétaire», a affirmé Eric Winograd, économiste américain à AllianceBernstein, faisant référence aux politiques fiscales et de dépenses du gouvernement. «La politique monétaire (de la Fed) étant largement tarie, la politique budgétaire est la seule option en ville.»

Différentes priorités

Contrairement à M. Trump, M. Biden considère que les fortes augmentations des dépenses consacrées aux programmes sociaux, d’éducation et de développement sont essentielles à la croissance à long terme. Le président élu a proposé près de 5400 milliards $ US de nouvelles dépenses au cours de la prochaine décennie, selon le modèle budgétaire Penn Wharton, de l’Université de Pennsylvanie. Cela comprend 1900 milliards $ US pour l’éducation et 1600 milliards $ US pour les nouvelles infrastructures — routes, ponts, autoroutes et autres structures publiques — et la recherche et le développement.

Le président élu a également déclaré qu’il mobiliserait 3400 milliards $ US de recettes fiscales supplémentaires sur une décennie pour aider à les payer, a constaté Penn Wharton. Il a proposé de faire passer l’impôt sur le revenu des sociétés de 21 % à 28 %, annulant la moitié de la réduction de M. Trump de 2017, alors qu’il était de 35 %. M. Biden augmenterait également l’impôt sur le revenu et les charges sociales pour les personnes qui gagnent 400 000 $ par an ou plus — soit environ 2 % de la population.

Cependant, M. Biden semble être en voie de devenir le premier président depuis George H.W. Bush à ne pas voir à la fois la Chambre des représentants et le Sénat être contrôlés par son parti pour au moins ses deux premières années au pouvoir. Que cette situation se confirme ou non dépendra du résultat de deux élections au second tour du Sénat en Géorgie, en janvier. Mais la plupart des observateurs s’attendent à ce que M. Biden fasse face à un Sénat contrôlé par les républicains, ce qui bloquerait probablement une grande partie de son programme. Les sénateurs républicains lutteraient contre les augmentations d’impôts de M. Biden et limiteraient, à tout le moins, la taille d’un nouveau plan de relance économique.

«Le résultat de la course au Sénat, sans doute, est la considération la plus importante en ce qui concerne la législation fiscale probable», a estimé Robert Willens, professeur de finance à l’Université Columbia.

Initiatives vertes

Les propositions de dépenses de M. Biden comprennent 2000 milliards $ US sur quatre ans pour lutter contre le changement climatique, un renversement des efforts mis par M. Trump sur le soutien au forage pétrolier et gazier. Il veut dépenser de l’argent pour rénover les maisons et les bâtiments, afin de les rendre plus écoénergétiques, et construire une infrastructure pour les véhicules électriques.

Dans de nombreux domaines, Biden peut agir par l’entremise de décrets ou de réglementations. Il pourrait également renverser une grande partie de l’approche de l’administration en matière d’immigration légale, qui a réduit le nombre annuel de nouveaux arrivants à environ 600 000, contre 1 million précédemment. La plupart des économistes s’entendent pour dire que les effets des politiques de M. Biden seraient négligeables à court terme, mais augmenteraient la production économique à long terme du pays en accélérant la croissance démographique.

M. Biden prévoit également de rejoindre l’Accord de Paris au nom du pays et a indiqué qu’il signerait des décrets pour lutter contre le changement climatique. Il veut arrêter les émissions nocives pour le climat des centrales énergétiques d’ici 2035 et atteindre des émissions nettes nulles dans l’ensemble de l’économie au plus tard en 2050.

Le président élu pourrait également renverser certains des décrets de Trump en imposant des normes plus strictes en matière d’économie de carburant, en obligeant les centrales au charbon à réduire leurs émissions ou en rétablissant les exigences qui renforcent les rapports de l’industrie pétrolière et gazière et la réduction des produits chimiques toxiques.

Méfiance envers la Chine

En ce qui concerne le commerce, M. Biden abandonnera la stratégie de M. Trump, qui avait tendance à faire cavalier seul contre la Chine. Le président élu a déjà indiqué qu’il chercherait plutôt à construire des alliances avec l’Europe et le Japon pour faire face aux subventions du gouvernement chinois, aux violations des droits de propriété intellectuelle et aux restrictions du marché, entre autres problèmes commerciaux.

Pour maintenir ces alliances, M. Biden est presque certain d’abandonner la propension de son prédécesseur à cibler les alliés de l’Amérique en menaçant les droits de douane sur les importations de voitures en provenance d’Europe ou en imposant des droits de douane sur les importations d’acier en provenance du Canada et du Mexique. Malgré tout, les démocrates du Congrès se méfient de la Chine et les tensions commerciales persisteront probablement.

M. Trump a cherché à interdire les applications chinoises TikTok et WeChat et a pris des mesures pour extirper Huawei du petit espace qu’il occupe dans les réseaux de télécommunications américains. Il l’a fait tout en faisant pression sur d’autres pays pour qu’ils n’utilisent pas Huawei dans leurs réseaux cellulaires 5G de nouvelle génération.

Même si les républicains et les démocrates se méfient tous deux de Huawei, TikTok pourrait obtenir un sursis sous M. Biden. Le président de la Fondation pour les technologies de l’information et l’innovation, Robert Atkinson, dont le groupe est financé par des entreprises technologiques américaines, a indiqué que l’interdiction de TikTok était plus chère à M. Trump et que M. Biden pourrait l’abandonner.

Des limites aux géants de la techno

Le président élu pourrait poursuivre les efforts croissants du gouvernement pour freiner le pouvoir démesuré de l’industrie technologique. L’administration Trump a lancé ce qui pourrait devenir une affaire antitrust historique contre Google, qui se poursuivra probablement.

Et, à l’instar de l’administration Trump, M. Biden a également visé l’article 230, une loi qui est à la base de l’internet moderne et qui protège les entreprises technologiques contre les poursuites judiciaires pour ce que leurs utilisateurs publient. Le président élu a affirmé que l’article controversé devrait être révoqué. Mais si M. Trump et d’autres républicains ont affirmé sans fondement que les entreprises de médias sociaux censuraient les conservateurs, les démocrates critiquent la loi parce qu’ils jugent que les entreprises de médias sociaux ne parviennent pas à supprimer la désinformation et les discours haineux.

M. Atkinson a indiqué qu’il voyait également les relations entre la Maison-Blanche et les entreprises revenir à un état plus normal et prévisible sous M. Biden, après la volonté de M. Trump de condamner bruyamment les entreprises qui l’ont critiqué.

«S’ils ne faisaient jamais pression sur une entreprise, ce serait très calme», a noté M. Atkinson. «Biden ne va pas monter à la chaire de l’intimidation pour nommer et humilier les entreprises américaines.»

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