L’empreinte de Freeland sur la politique étrangère demeurera marquante

OTTAWA — Que le premier ministre Justin Trudeau choisisse de lui laisser son portefeuille ou de la muter, l’empreinte de Chrystia Freeland sur la politique étrangère canadienne demeurera visible pendant un certain temps, estiment des experts.

Elle a notamment joué un rôle fondamental dans les négociations menant à la conclusion d’un nouvel accord commercial nord-américain. La ratification du traité demeurera la propriété du gouvernement fédéral.

Toutefois, sa décision de placer le Canada dans un rôle de chef de file afin de régler la crise politique et humanitaire touchant le Venezuela pourrait être la plus déterminante pour l’avenir.

Chrystia Freeland est devenu ministre des Affaires étrangères en janvier 2017 en remplacement de Stéphane Dion. Ses priorités étaient claires: traiter avec le nouveau président américain Donald Trump et préserver l’accord de libre-échange nord-américain et protéger l’économie canadienne.

Mme Freeland a su relever ces défis, même si le nouvel ALENA n’a toujours pas été ratifié. Mais pendant que les négociations commerciales défrayaient la chronique, le ministère des Affaires étrangères s’interrogeait sur le rôle que le Canada pouvait jouer au Venezuela.

Selon l’ancien ambassadeur du Canada au Venezuela, Ben Rowswell, l’alternative était la suivante: le problème vénézuélien devait être laissé aux seuls pays sud-américains ou le Canada pouvait faire entendre sa voix.

Aujourd’hui, le Canada est un membre important du groupe de Lima qui compte une dizaine de pays des Amériques. Ce regroupement a déployé des efforts concertés, mais vains, pour promouvoir la démocratie au Venezuela et chercher à enrayer l’exode.

«L’une des raisons pour lesquelles le Canada est au centre des discussions régionales et internationales sur le Venezuela tient en grande partie à l’initiative personnelle de la ministre Freeland, soutient M. Rowsell, qui préside le Conseil international du Canada. Au sein d’Affaires mondiales Canada, un véritable débat interne a été résolu lorsque la ministre Freeland a décidé d’en faire un enjeu majeur de la politique étrangère canadienne.»

Un autre rôle?

Mais, jusqu’à quel point Mme Freeland est-elle indispensable dans ce rôle?

Même si elle est députée d’une circonscription du centre-ville de Toronto, Mme Freeland se veut fidèle à ses racines albertaines, elle qui est née à Peace River. Ce lien pourrait être très utile à un gouvernement qui ne compte aucun député dans cette province ou dans la Saskatchewan voisine.

Il pourrait être tentant pour M. Trudeau de la nommer au poste de ministre des Affaires intergouvernementales ou tout autre poste d’une importance capitale au chapitre des politiques intérieures fédérales. Après tout, Mme Freeland a dû négocier avec des partenaires parfois malcommodes.

«Si un nouveau ministre est nommé, il devra rétablir les relations que Mme Freeland avait déjà nouées grâce au soutien très important qu’elle a apporté à la population vénézuélienne au cours des dernières années, souligne Ben Rowswell. Son rôle au sein du groupe de Lima est bien connu au Venezuela.»

Mais comme le mentionne le diplomate à la retraite Colin Robertson, personne n’est irremplaçable. «Même si elle a accompli un excellent travail à titre de ministre des Affaires étrangères, je ne pense pas qu’elle doive obligatoirement rester à ce poste.»

Selon lui, l’approche de Mme Freeland consistant à établir des relations avec les Américains au-delà de la Maison-Blanche et du Congrès, constituera son plus grand héritage politique, un héritage qu’un éventuel successeur devra préserver.

Pour faire pression sur l’imprévisible Donald Trump, Mme Freeland a noué des relations non seulement avec les principaux dirigeants du Congrès, mais aussi avec des gouverneurs d’État et des chefs d’entreprise entretenant des liens économiques étroits avec le Canada. L’ambassadeur du Canada à l’époque, David MacNaughton a coordonné cette offensive à laquelle une dizaine de ministres fédéraux ont participé.

M. Robertson juge que les ministres Marc Garneau (Transports) ou Catherine McKenna (Environnement) figurent parmi ceux qui pourraient remplacer légitimement Mme Freeland.

M. Garneau a présidé le comité ministériel chargé des relations canado-américaines. Il avait été le porte-parole libéral en matière de politique étrangère lorsque le parti était dans l’opposition. Mme McKenna a beaucoup voyagé pour défendre sur la scène mondiale la politique canadienne en matière de lutte contre les changements climatiques.

Même si elle était nommée à un autre poste, Mme Freeland pourrait continuer à exercer son influence sur la politique étrangère au cours des discussions au conseil des ministres, car elle a ses preuves. M. Trudeau est connu pour autoriser ce genre de débat croisé, soutient M. Robertson. «Mme Freeland va toujours parler. On ne perd rien. Elle sera toujours au cabinet. Elle a toujours toute cette expérience.»

Mais dans un monde imprévisible, un gouvernement minoritaire confronté à une espérance de vie incertaine, il vaudrait peut-être mieux laisser Mme Freeland continuer à diriger la politique étrangère canadienne.

Bessma Momani, du Centre pour l’innovation en matière de gouvernance internationale, ne croit pas que M. Trudeau puisse se prévaloir d’un vaste choix de solutions de rechange.

«Ce n’est pas un dossier facile, fait-elle valoir. Ce sont des relations personnelles bilatérales importantes qui sont construites. Dans un parlement minoritaire, cela peut ne pas durer très longtemps. On ne veut pas nommer quelqu’un pendant deux ans, tout au plus, où il n’a pas vraiment la chance de saisir les personnages et les personnalités.»

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