Les acteurs de la chaîne agroalimentaire réclament davantage d’aide

Ce sont les consommateurs qui paieront la note si les gouvernements ne bonifient pas considérablement l’aide au secteur agroalimentaire pour lui permettre de traverser la crise sanitaire actuelle et c’est l’autonomie alimentaire du Québec qui sera ultimement menacée.

Les grands acteurs québécois de la chaîne d’approvisionnement — producteurs agricoles, transformateurs et fournisseurs — se sont réunis jeudi au siège social de l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour faire état des multiples difficultés auxquelles ils sont confrontés.

L’annonce d’une aide de 252 millions $ par le gouvernement Trudeau plus tôt cette semaine ne représente qu’un dixième des 2,6 milliards $ réclamés par la Fédération canadienne de l’agriculture. Sans une aide bonifiée, le président de l’UPA, Marcel Groleau, estime que la capacité de la chaîne alimentaire locale de répondre à la demande sera mise à mal.

«Ce qui risque d’arriver, c’est de voir les prix augmenter de façon importante avant de voir une pénurie. Si les prix augmentent de façon importante, il y a plusieurs consommateurs qui vont être directement affectés. La principale crainte que doivent avoir les consommateurs, c’est celle-là», a déclaré le président de l’UPA.

Autonomie alimentaire menacée

Avec la fermeture des secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des institutions comme les garderies et les écoles, les ventes ont baissé, alors que les usines de transformation, particulièrement dans la viande, ont réduit la cadence entraînant des surplus sur les fermes et des baisses de revenus.

«Les faibles marges dans le secteur agroalimentaire font en sorte qu’on va vite devenir déficitaire et ça met à risque la survie de plusieurs entreprises qui vont soit fermer leurs portes, soit être rachetées par d’autres et peut-être des étrangers. Si on veut maintenir la chaîne alimentaire québécoise dans sa situation actuelle, il faut intervenir pour que ça se réalise», a martelé M. Groleau.

«Sans autonomie alimentaire, il n’y a pas de sécurité alimentaire et sans sécurité alimentaire, il n’y a pas de sécurité nationale», a-t-il conclu.

La présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, Sylvie Cloutier, a pour sa part rappelé qu’«au moins 35 % de tous les produits transformés sont destinés au secteur des services alimentaires, dont les hôtels, restaurants, écoles». Les pertes s’élèvent, selon elle, à 800 millions $ à l’échelle canadienne et à 250 millions $ au Québec, soit l’équivalent de la totalité de l’aide annoncée par Ottawa.

Importantes hausses de coûts

Du même souffle, le secteur de la transformation a dû dépenser des sommes additionnelles importantes pour continuer de produire en toute sécurité avec les mesures de protection personnelle et autres contraintes imposées par la COVID-19.

La pandémie a ainsi fortement ralenti la capacité des usines, de sorte qu’elles ne peuvent traiter les quantités habituelles de viande, créant un refoulement chez les producteurs, qui ne peuvent plus vendre leurs animaux et doivent procéder à des abattages. Dans certains cas, les animaux sont vendus pour la transformation, mais comme les usines peinent à traiter ces volumes, elles se limitent aux coupes les plus simples de moindre valeur qui réduisent les marges des producteurs.

Certaines productions enregistrent des surplus et doivent conséquemment entreposer les stocks, dont certains nécessitent une congélation, ce qui entraîne d’autres coûts additionnels.

Le président de la coopérative Agropur, Roger Massicotte, a rappelé qu’en plus, le Canada a ouvert son marché aux produits étrangers avec les récents accords de commerce international, mais que «le gouvernement n’a toujours pas annoncé les compensations aux transformateurs comme Agropur», malgré ses promesses.

«Le secteur agroalimentaire marche à de très faibles marges et aussitôt qu’on arrive avec un bouleversement comme la COVID, tout s’effondre», a-t-il laissé tomber.

L’industrie réclame notamment une importante bonification de la couverture des programmes Agri-stabilité et Agri-Québec Plus ainsi que des programmes Agri-investissement et Agri-Québec. Elle souhaite aussi la mise sur pied d’un fonds pour compenser les pertes de marges des producteurs et transformateurs ainsi qu’une aide au soutien de l’entreposage et de la congélation. L’UPA souhaite également une aide spécifique aux petites entreprises dont le marché principal est le secteur de l’hôtellerie, de la restauration et de l’institutionnel.

D’autres annonces à venir

Interpellée lors d’une période de questions virtuelle, la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, a reconnu qu’il reste du chemin à faire.

«Nous avons déjà fait des annonces avec des montants significatifs et il y en aura d’autres qui vont suivre», a-t-elle dit.

Le député bloquiste Yves Perron lui a reproché de pousser les producteurs vers des programmes existants «qui ne fonctionnent pas», mais la ministre lui a répondu que «ce n’est pas que ces programmes ne fonctionnent pas, c’est qu’ils ne sont pas assez généreux aux yeux des producteurs et c’est pour ça qu’on travaille à améliorer les différents programmes, dont Agri-stabilité».

Elle a de nouveau invoqué ce programme à la question suivante, faisant valoir par exemple qu’il offre 11 $ par porc pour éponger des pertes alors que les producteurs en réclament 20 $.

«C’est un bon départ, ce n’est pas assez, ce n’est pas ce qu’ils nous demandent, mais il faut que les producteurs aillent chercher cet argent qui est disponible à travers le programme Agri-stabilité», a-t-elle dit.

Le ministre Lamontagne «jovialiste»

À peu près au même moment, alors qu’il était interrogé par les députés de l’opposition en commission parlementaire, le ministre québécois de l’Agriculture, André Lamontagne, a déclaré que la situation, par exemple dans les abattoirs, était «stabilisée». Il n’a annoncé aucun nouveau programme d’aide.

Il a plutôt vanté la «solidarité» des partenaires du monde agricole et la «robustesse« de la chaîne alimentaire. Les termes «robuste» et «robustesse» sont d’ailleurs revenus plusieurs fois au cours de l’échange virtuel.

«Je ne crains pas une rupture de la chaîne alimentaire dans les supermarchés ou dans les établissements alimentaires du Québec au cours des semaines qui s’en viennent», a déclaré M. Lamontagne, en ne fermant pas complètement la porte cependant à une aide supplémentaire. 

«Ce qu’on a toujours dit, c’est que s’il fallait qu’il y ait des bouts de patinoire qui ne soient pas couverts, le gouvernement du Québec va être là pour accompagner. À des situations exceptionnelles, il peut y avoir des réponses exceptionnelles.»

La porte-parole libérale en agriculture, Marie Montpetit, a néanmoins qualifié de «jovialistes» les propos d’André Lamontagne. «Je suis très surprise du décalage entre le discours du ministre et les préoccupations du milieu agricole. (…) C’est à se demander s’il les entend et s’il les saisit», a-t-elle dénoncé en mêlée de presse.

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