Les Afro-Américains entretiennent une «méfiance historique» face à la vaccination

SACRAMENTO, Calif. — Le docteur David Tom Cooke a décidé de participer à un essai clinique pour un vaccin contre le coronavirus comme sa grand-mère avait décidé de quitter le Sud ségrégationniste pour travailler dans les chantiers navals de Californie pendant la Seconde Guerre mondiale: elle était déterminée à contribuer à l’effort de guerre même si les États-Unis ne reconnaissaient pas aux Noirs comme elle tous leurs droits.

Aujourd’hui, c’est son sens du devoir et son expérience en tant que Noir qui ont amené M. Cooke en août dernier à tester le vaccin de Pfizer et à se donner pour mission de dissiper les inquiétudes quant à sa sécurité parmi ses amis, sa famille et les membres de sa communauté. Il comprend par ailleurs le scepticisme envers la profession médicale chez de nombreux Noirs américains, une méfiance ancrée dans des histoires d’horreur en matière de santé et de recherches médicales abusives.

«Quand vous regardez le fléau de la pandémie de COVID-19, les communautés de couleur sont affectées de manière disproportionnée au chapitre des décès», rappelle le docteur Cooke, chef de la chirurgie thoracique générale au centre hospitalier universitaire (CHU) Davis Health, principal centre de traumatologie de la région de Sacramento, en Californie. «Il est impératif que nous recrutions suffisamment de personnes de couleur dans ces essais cliniques pour montrer que les vaccins sont efficaces dans ces communautés vraiment à risque.»

M. Cooke, âgé de 48 ans, s’est inquiété lorsqu’il a constaté le manque de diversité parmi les participants à l’essai clinique du vaccin de Moderna. Ainsi, lorsque le CHU Davis a eu l’occasion de mettre en contact des citoyens avec un essai clinique de Pfizer, il s’est porté volontaire. Il a reçu le premier vaccin en août et a récemment appris qu’il avait effectivement reçu le vaccin, pas le placebo.

Il comprend tout à fait la méfiance des Afro-Américains — certains membres de sa propre famille ne prévoyaient pas de se faire vacciner jusqu’à ce qu’ils apprennent que lui l’avait eu. Ses parents, anciens directeurs d’écoles publiques à Oakland, ressentent toujours le besoin de dire à tout nouveau médecin ou infirmière qu’ils consultent que leur fils est un chirurgien formé à Harvard: ils craignent de ne pas recevoir de soins de qualité autrement, dit-il.

«Est-ce justifié? Je ne sais pas. C’est difficile à dire. Mais est-ce compréhensible? Bien sûr que oui», soutient M. Cooke.

Des pratiques immorales 

Cette méfiance vient du fait que les Noirs ont été maltraités pendant des décennies dans le système médical américain. Parmi les plus tristement célèbres: l’«expérience Tuskegee», où des hommes noirs n’ont pas été informés qu’ils avaient la syphilis ou qu’ils étaient traités pour cette maladie, afin que les médecins puissent en étudier la progression, et l’histoire d’Henrietta Lacks, dont les cellules ont été utilisées dans la recherche médicale de pointe sans son consentement ou compensation pour sa famille.

Une enquête de décembre de l’Associated Press et du Centre de recherche en affaires publiques NORC a montré que 40 % des Noirs ne voulaient pas être vaccinés, un pourcentage plus élevé que chez les Blancs ou les Hispano-Américains. La méfiance suscitée par des pratiques contraires à l’éthique dans le passé est également répandue au sein des communautés amérindiennes. 

Les Américains noirs, hispaniques et autochtones ont été plus durement touchés par le virus que les Blancs. Une étude du Pew Research Center montre que 71 % des Afro-Américains interrogés ont déclaré connaître quelqu’un qui avait été hospitalisé ou qui était mort de la COVID-19, contre 61 % pour les Latinos et moins de 50 % pour les Blancs et les Américains d’origine asiatique.

Sandra Lindsay, infirmière en soins intensifs au Long Island Jewish Medical Center de New York, a été parmi les premières Américaines à recevoir un vaccin. Mme Lindsay, qui est noire, a déclaré au New York Times qu’elle voulait ainsi «inspirer des gens qui me ressemblent, qui sont sceptiques en général face aux vaccins».

«Covered California», la bourse des assurances de l’État, a tenu une conférence de presse le mois dernier pour promouvoir le vaccin auprès des Afro-Américains. Les médecins et les infirmières des universités et associations médicales historiquement noires du pays ont enregistré une vidéo dans laquelle ils rappellent que leur travail consiste à faire en sorte que le respect de la vie des Noirs demeure au coeur de la lutte contre le coronavirus.

Le docteur Cooke, lui, a été actif sur les réseaux sociaux, partageant son expérience et des photos d’autres médecins et infirmières, dont beaucoup de Noirs, qui se font vacciner. Il a également donné des interviews à la radio et à la télévision locales. Il rappelle que «ce n’est pas la responsabilité de nos communautés de couleur, qui ont été traditionnellement désavantagées, de nous faire confiance». 

«Il est de la responsabilité des fournisseurs de soins, du réseau de la santé, d’établir cette confiance.»

Par Kathleen Ronayne – The Associated Press

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