Les agents terrain contre la COVID-19 portent aussi secours aux citoyens en détresse

Outre leur travail pour freiner la propagation de la maladie, les agents de sensibilisation du quartier ont pu tendre la main à des gens qui avaient besoin d’aide.

MONTRÉAL — La bataille contre la COVID-19 se poursuit dans les «quartiers chauds» de Montréal, et si le gouvernement assure que beaucoup d’efforts sont «déployés sur le terrain», qu’en est-il réellement? La Presse Canadienne est allée à la rencontre des équipes du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal et a accompagné des agents de sensibilisation lors d’une tournée matinale dans le quartier Côte-des-Neiges, l’un des plus touchés par le virus.

Outre leur travail pour freiner la propagation de la maladie, ces travailleurs de l’ombre portent aussi secours au passage à des gens en détresse. Premier texte d’une série de deux. 

Ils sont presque toujours là, deux par deux, dans les rues du quartier. 

Mercredi matin, deux agents de sensibilisation du Plan COVID-19 sont sur l’avenue Appleton, portant un dossard blanc avec le logo du CIUSSS. Ils vont à la rencontre des résidants dans les rues enneigées du quartier Côte-des-Neiges. 

«Bonjour, je suis de la brigade Plan COVID-19. Je viens donner du matériel et de l’information.»

Antonin Benoît répétera cette phrase à répétition mercredi matin, alors qu’il fait du porte-à-porte. Sa cheffe d’équipe Judith Hébert est avec lui et ils se partagent les adresses dans une rue du secteur.

Comme ils ciblent aussi des endroits très fréquentés par les résidants, comme des stations de métro et le trottoir devant la pharmacie du coin, ils jettent ensuite leur dévolu sur un supermarché Maxi. «Il y a beaucoup de roulement là», déclare Antonin, enthousiaste.

À l’extérieur, ils approchent les gens et distribuent des sacs contenant un masque de procédure, des gants, et aussi un feuillet d’information avec l’adresse de la clinique de dépistage la plus proche.  

Le masque ne permet pas de voir son sourire, mais Judith compense avec l’entrain de sa voix.

Une dame regarde Antonin avec méfiance: «C’est gratuit?» «Bien sûr!», répond le jeune homme. Elle éclate alors de rire et prend le sac en le remerciant.

Dans celui-ci, il y a aussi une liste des organismes communautaires du secteur.

Car leur mission COVID-19 a aussi eu cet effet: en devenant eux aussi les yeux et les oreilles du quartier, ils ont pu tendre la main à des gens qui avaient besoin d’aide.

Judith raconte avoir cogné à la porte d’une dame qui lui a confié ne pas avoir mangé depuis plusieurs jours. Infectée par la COVID-19, elle ne pouvait sortir de chez elle. Aussitôt contacté, un organisme communautaire lui a livré des repas cuisinés.

Antonin, lui, a relaté avoir croisé une dame en détresse car elle vivait un deuil, seule. Là, ce fut une travailleuse sociale qui fut appelée à la rescousse. 

Tout le quartier n’a pas encore été couvert par les agents: «c’est tellement grand», dit Judith. Mais des points chauds ont été visités plus d’une fois. 

Ils travaillent tous deux pour le Plan local COVID-19, financé par Fondations philanthropiques Canada. Mercredi, ils ont permis de voir une portion de ce qui est accompli dans le secteur. Mais il y a beaucoup d’autres initiatives.

C’est le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Ile-de-Montréal qui est responsable de celles du quartier Côte-des-Neiges.

Ses équipes n’ont pas chômé depuis le début de la pandémie. Elles ont en plus sur leur territoire Parc-Extension, aussi considéré comme un «quartier chaud» par la Santé publique, en raison du nombre de cas de COVID-19 très élevé, mais aussi de la forte positivité, a expliqué en entrevue Dr David Kaiser, chef médical à la Direction de la Santé publique de Montréal.

Pourquoi ces deux quartiers sont-ils plus touchés que d’autres? Plusieurs raisons sont en lien avec la pauvreté. Beaucoup de logements du secteur sont surpeuplés, ce qui facilite la transmission du virus, et bon nombre de travailleurs essentiels comme les commis d’épicerie y habitent et n’ont pas le luxe sécuritaire du télétravail. On y trouve aussi plusieurs maisons de chambre où les résidants partagent cuisines et salles de bain: tout cela augmente le risque de contamination, explique le Dr Kaiser.

Le CIUSSS a alors mis en place des «brigades», composées d’intervenants de plusieurs horizons, «pour bien infiltrer le milieu», et aussi pour gérer les éclosions, a expliqué Valérie Lahaie, coordonnatrice Santé publique et partenariat au CIUSSS.

Les brigades aident ainsi 1300 milieux à mettre en place les mesures barrière contre la maladie: on parle ici d’écoles, de garderies, de lieux de culte, de tours d’habitation et d’organismes communautaires, qui sont leurs alliés.

Par exemple, le MultiCaf offre de nombreux services à la communauté, dont une banque alimentaire avec une petite épicerie. Des agents du Plan COVID-19 s’y sont installés juste après la caisse. Ceux qui ressortent avec leurs denrées n’ont d’autre choix que de passer devant eux: ils reçoivent alors conseils et masques.

Le directeur général de MultiCaf, et coordonnateur du Plan local COVID-19, Jean-Sébastien Patrice, explique que son rôle est de prendre tout ce qui est fait ou décidé par le CIUSSS et «de le mâcher» afin de «l’amener dans le concret», directement aux gens. Signe de l’urgence qui a déjà secoué la secteur, un oreiller et un sac de couchage sont rangés dans une étagère de son bureau.

«On va emmener des repas aux personnes âgées, dit-il, on va traduire les renseignements de la Santé publique (en une dizaine de langues!) et les diffuser avec le camion porte-voix», qui sillonne les rues du quartier.

Des clips sont aussi diffusés sur TikTok pour rejoindre les jeunes et un jeu de cartes colorées «COVID QUIZ: propage l’information, pas le virus» a été créé pour les enfants et leur famille.

Jennifer Auchinlek, une organisatrice communautaire du CIUSSS, s’occupe du volet «habitation», fort utile dans un quartier où les tours multiétages et les logements sociaux sont légion.

Par exemple, s’il est impossible pour une personne de s’isoler, car elle partage un logement avec une famille nombreuse, un programme avec la Croix-Rouge permet de la loger dans un hôtel. Des registres de visiteurs sont créés dans les immeubles d’habitation quand il y a une éclosion, avec des suivis quotidiens, a-t-elle expliqué.

Le centre de contrôle

Les agents du plan COVID-19 ont installé leur quartier général dans les bureaux administratifs du MultiCaf — toutefois trop exigus pour leur nombre. Judith Hébert partage son bureau sans fenêtre avec des dizaines de boîtes de carton remplies de masques et de gants. «J’ai fait de la place, dit-elle, demain, on reçoit les boîtes de désinfectant!»

Chaque semaine, Gilles Sirois, un organisateur communautaire du CIUSSS, partage avec les équipes les plus récentes données sur les cas d’infection à la COVID-19. «Il y a plus de quartiers touchés qu’avant», constate-t-il. Les chiffres sont précis: scindés par codes postaux, ils permettent de voir sur des cartes détaillées les coins où les plus grandes concentrations de personnes infectées se trouvent. Cela l’aide à cibler les interventions.

«On regarde les cartes, et on envoie le camion crieur» et les agents sur le terrain. Plus de 25 000 interventions ont été faites entre septembre et décembre.

Le travail de Gilles Sirois consiste aussi à soutenir et rassurer les organismes communautaires qui sont parfois désemparés devant l’ampleur de la tâche. «Je leur dis qu’on va passer à travers, ensemble.»

En janvier, Côte-des-Neiges n’était toutefois plus dans la liste des quatre quartiers les plus touchés, comme il l’était au printemps. 

Qu’est-ce qui a fonctionné?

Dr Kaiser hésite à trop se réjouir, car pour lui qui a le nez collé sur les données épidémiologiques, il voit plutôt une série de hauts et de bas à travers la «deuxième vague». «Il faut maintenir la vigilance, là où on a eu chaud.»

Et s’il ne peut cerner avec certitude les clés de cette amélioration, il se dit toutefois convaincu que «c’est le travail terrain qui est garant du succès de situations aussi complexes que celle de Côte-des-Neiges».

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