Les allégations de fraude viseraient à consolider la loyauté de la base de Trump

WASHINGTON — La stratégie de l’équipe Trump consistant à intenter une série de poursuites contre la victoire du président élu Joe Biden consiste davantage à offrir une porte de sortie au président Donald Trump qu’à faire changer le résultat des élections, selon de hauts responsables, des employés de sa campagne et des alliés qui ont parlé à l’Associated Press.

M. Trump a promis une nouvelle action en justice dans les prochains jours en refusant d’admettre sa défaite face à M. Biden, appelant les donateurs à financer un combat judiciaire. Le camp Trump dénonce de prétendues fraudes électorales à grande échelle en Pennsylvanie et dans d’autres États, sans avoir fourni de preuve jusqu’à maintenant.

Mais la preuve n’est pas vraiment la question, semble-t-il. L’Associated Press s’est entretenue avec dix hauts responsables, assistants de campagne et alliés de M. Trump qui ont réclamé l’anonymat parce qu’ils n’étaient pas autorisés à discuter publiquement du sujet.

Ces assistants et alliés de M. Trump ont reconnu en privé que les contestations judiciaires permettraient au mieux d’anticiper l’inévitable, et certains ont exprimé de sérieuses réserves face à la tentative du président de mettre en doute l’intégrité du vote. Mais ils ont indiqué que M. Trump et un groupe d’alliés tentaient de garder sa base de partisans de son côté même en cas de défaite.

C’est la première fois de l’histoire moderne des États-Unis qu’on allègue l’existence d’une aussi vaste fraude électorale. Il y avait eu quelques allégations dispersées de fraude en 1960, lorsque le démocrate John F. Kennedy a battu le républicain Richard Nixon.

La question des observateurs

Quelques instants après que l’Associated Press a déclaré la victoire de Joe Biden, samedi, l’avocat personnel du président, Rudy Giuliani, a affirmé lors d’une conférence de presse que les observateurs électoraux républicains avaient été tenus à trop grande distance pour pouvoir constater d’éventuelles inexactitudes dans le décompte. Il s’est passé quelque chose de louche, a-t-il dit.

«Nous n’avons aucun moyen de le savoir, car nous avons été privés du droit d’inspecter les bulletins de vote», a accusé M. Giuliani.

Les observateurs partisans du scrutin sont désignés par chaque parti politique pour observer le déroulement du décompte. Ils ne sont pas des agents électoraux et ne comptabilisent pas les bulletins. La surveillance des bureaux de vote par des observateurs est autorisée dans la plupart des États, mais les règles varient et il existe certaines limites pour éviter tout harcèlement ou intimidation. Les observateurs ne sont pas autorisés à interférer dans le déroulement de l’élection et sont généralement tenus de s’inscrire à l’avance auprès du bureau électoral concerné.

Cette année, en raison de la pandémie, il y a eu des litiges dans quelques États, dont la Pennsylvanie, sur la question de savoir où les observateurs de scrutin pourraient se tenir pour assurer le respect de la distanciation sociale.

Les avocats pourraient prétendre que des bulletins dans certains bureaux de vote devrait être écartés en raison d’une fraude constatée par les observateurs, mais pour gagner cet argument, ils auraient besoin de preuves solides, pas seulement d’allégations voulant que les observateurs n’aient pas été autorisés à voir assez clairement. Les juges sont très réticents à priver les électeurs de leur droit de vote et pour les convaincre d’annuler le décompte, il faudrait des preuves substantielles de fraude, et cela dans plusieurs États.

Les observateurs démocrates, qui ont également eu le même accès aux bureaux de vote, n’ont pas soulevé de préoccupations. M. Giuliani a affirmé lors de la conférence de presse qu’il y avait des preuves de «fraude circonstancielle». Il a dit qu’il porterait plainte devant la Cour fédérale, mais la question a déjà été soumise aux juges.

Jeudi soir, un juge fédéral à Philadelphie a ordonné aux deux parties de parvenir à un accord sur le nombre d’observateurs autorisés et sur leur proximité avec le personnel électoral chargé du décompte. Le juge a également exprimé des inquiétudes quant à la sécurité des agents électoraux pendant la pandémie si les observateurs étaient autorisés à regarder par-dessus leurs épaules.

Dimanche, sur la chaîne Fox News, M. Giuliani a affirmé que deux autres poursuites étaient en cours d’élaboration, en plus du litige existant en Pennsylvanie.

M. Giuliani a prédit que le camp Trump aurait déposé d’ici la fin de la semaine «quatre ou cinq» poursuites, sur un total de dix poursuites possibles.

La fraude, un phénomène rare

La fraude électorale est extrêmement rare aux États-Unis, et lorsqu’elle se produit, les fautifs sont généralement arrêtés et poursuivis, et cela ne change pas le résultat global de l’élection. En règle générale, il s’agit de personnes qui souhaitent honorer les voeux d’un être cher décédé récemment et qui remplissent un bulletin de vote au nom de cette personne.

Les responsables de l’équipe Trump ont allégué que plus de 21 000 votes avaient été déposés au nom de personnes décédées en Pennsylvanie. Ces allégations découlent d’un procès intenté par un groupe juridique conservateur contre la secrétaire de l’État, l’accusant d’avoir inclus sur les listes électorales 21 000 citoyens supposément morts.

Le juge fédéral qui entend la cause, John Jones, a mis en doute ces allégations. Il a réclamé des preuves et s’est demandé pourquoi les plaignants avaient attendu jusqu’à la «onzième heure» pour porter plainte.

Mais même si ces 21 000 votes devaient être rejetés, M. Biden mènerait toujours dans l’État par plus de 20 000 voix, selon les données de l’Associated Press.

La propre administration de M. Trump a rejeté les allégations de fraude électorale généralisée et de vote illégal, en se gardant bien de mentionner que ces allégations venaient du président lui-même. La Cybersecurity and Infrastructure Security Agency, l’agence fédérale qui supervise la sécurité électorale aux États-Unis, a également noté que les bureaux électoraux avaient mis en place des mesures qui «rendent très difficile la fraude par le biais de faux bulletins de vote».

Les principaux responsables électoraux de l’Arizona, de la Géorgie, du Michigan, de la Pennsylvanie et du Nevada, qu’ils soient républicains ou démocrates, ont tous déclaré n’avoir constaté aucune irrégularité généralisée ni aucun cas majeur de fraude ou d’activité illégale.

Les partisans restent mobilisés

Pendant ce temps, lors d’un appel avec des partisans samedi, le directeur de la campagne de M. Trump, Bill Stepien, les a appelés à rester prêts à continuer le combat, notamment en participant à des rassemblements et à des manifestations.

Les républicains s’accrochent à l’idée que seuls les «votes légaux» devraient être comptés — un vocabulaire qui sous-entend que les démocrates veulent que des «votes illégaux» soient comptés, une prétention dont il n’existe aucune preuve.

C’est un équilibre précaire pour les alliés de M. Trump, qui essaient de soutenir le président mais font face à la réalité du décompte des voix.

Selon un républicain qui a réclamé l’anonymat, les républicains du Congrès ont donné à M. Trump l’espace nécessaire pour examiner toutes les options juridiques et permettre au processus de se dérouler dans le cadre de la loi. Un point de vue partagé par plusieurs autres républicains qui ne soutiennent ni ne rejettent les résultats.

«Rien de ce que j’ai vu concernant les élections ne soulève un problème juridique qui pourrait réussir en cour. Il n’y a simplement rien là-dedans», a estimé Barry Richard, qui a représenté George W. Bush lors du recomptage de 2000 en Floride ayant abouti devant la Cour suprême. «Lorsque des poursuites de ce type sont intentées, cela ne fait qu’engendrer du mépris envers l’ensemble du système judiciaire.»

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