Les Allemands pourraient avoir drogué les femmes dans les camps de concentration

MONTRÉAL — Les Allemands pourraient avoir drogué les femmes dans les camps de concentration pour les empêcher d’avoir leurs règles et d’avoir des enfants, croit une chercheuse de l’Université d’Ottawa.

On estime que 98 % des femmes emprisonnées dans les camps de la mort ont cessé d’avoir leurs règles – une condition médicale appelée aménorrhée – peu après leur arrivée. Le phénomène est attribué depuis des décennies aux mauvais traitements et à la malnutrition des détenues, mais il n’a apparemment jamais été remis en question jusqu’à aujourd’hui.

L’auteure de l’étude, la docteure Peggy J. Kleinplatz de la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa, estime que la cessation soudaine des menstruations chez les femmes juives détenues dans les camps de concentration était trop uniforme pour être attribuable uniquement aux traumatismes et à la malnutrition.

«Si on regarde par exemple les femmes qui arrivaient à Auschwitz de Hongrie à l’été de 1944, elles n’étaient pas encore mal nourries parce que la guerre venait à peine d’entrer dans leurs vies, a-t-elle dit. Elles ont immédiatement cessé d’être menstruées, en même temps que les femmes qui arrivaient de Pologne à l’été de 1944, même si les Polonaises étaient traumatisées et émaciées depuis longtemps.»

«Donc, ce n’était pas seulement une question de traumatisme et ce n’était pas seulement une question de malnutrition. Qu’est-ce qui se passait d’autre qui aurait pu provoquer une cessation immédiate des menstruations? Et est-ce que ça a eu un impact à long terme?»

Les auteurs de l’étude ont constaté que, entre 1943 et 1945, les usines allemandes ont produit de grandes quantités de stéroïdes sexuels ― des quantités qui auraient largement dépassé les besoins de femmes allemandes à la recherche d’un traitement de l’infertilité. Il est aussi étonnant, disent-ils, que la production de ces stéroïdes ait été jugée prioritaire dans le contexte des pénuries qui prévalaient vers la fin de la guerre.

La docteure Kleinplatz soulève donc l’hypothèse que les rations fournies aux détenues contenaient possiblement des quantités élevées de ces stéroïdes synthétiques destinés à interrompre presque instantanément leur cycle menstruel, et à les empêcher par le fait même d’avoir des enfants. Ses recherches s’appuient sur des preuves historiques et des témoignages de survivantes de l’Holocauste.

Témoignages

La docteure Kleinplatz et le co-auteur Paul Weindling, qui est historien et professeur à l’Université Oxford-Brookes, ont recueilli les témoignages de 93 survivantes de l’Holocauste ou de leurs enfants. Les survivantes ont rapporté avoir soupçonné que quelque chose dans leur nourriture avait provoqué l’interruption soudaine de leurs menstruations.

Une femme qui a travaillé dans les cuisines du camp d’Auschwitz a raconté que des produits chimiques étaient ajoutés chaque jour à la soupe servie aux détenues pour les empêcher d’avoir leurs règles. Un rapport publié en 1969, et pour lequel des cuisiniers d’Auschwitz avaient été interrogés, corrobore cette hypothèse des rations contaminées.

On a aussi démontré, lors du procès de Nuremberg, que les nazis cherchaient des méthodes de stérilisation de masse des Juifs.

Presque toutes les femmes interrogées (98 %) ont été incapables de concevoir ou de porter à terme le nombre d’enfants qu’elles souhaitaient. Les résultats indiquent que sur 197 grossesses confirmées, au moins 48 (24,4 %) ont abouti à des fausses couches, 13 (6,6 %) en mortinaissances et 136 (69,0 %) en naissances vivantes.

«Donc pendant les années de ‘baby boom’ en Amérique du Nord, ces femmes étaient incapables d’avoir autant d’enfants que ce qu’elles souhaitaient, a constaté la docteure Kleinplatz. En 1960 ou 1965, personne ne leur a demandé combien d’enfants elles avaient essayé d’avoir, combien de fausses couches, combien de mortinaissances… On ne leur a pas demandé si, en bout de compte, elles ont été capables d’avoir autant d’enfants qu’elles le désiraient.»

La Cour suprême des États-Unis a récemment renversé l’arrêt Roe v. Wade, rappelle la docteure Kleinplatz. Les autorités chinoises stérilisent des femmes ouïghoures contre leur gré. Au Canada, des femmes autochtones ont subi le même sort.

«Si on prend ‘plus jamais’ au sérieux, il faut examiner très sérieusement l’impact qu’a le retrait du contrôle reproductif à des gens à travers le monde, a-t-elle dit en conclusion. À qui appartient le choix, la liberté et le contrôle de la reproduction?»

Les conclusions de la docteure Kleinplatz sont publiées dans le journal scientifique Social Science & Medicine.

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