Les Autochtones n’ont pas trop le coeur à la fête du Canada

VANCOUVER — Jess Housty ne se souvient pas d’avoir célébré la fête du Canada dans sa communauté de la première nation d’Heiltsuk, sur la côte de la Colombie-Britannique.

Mme Housty vit à Bella Bella, où la nation Heiltsuk est connue pour ses efforts de conservation et de protection de la forêt pluviale Great Bear. «Je me souviens de nombreuses célébrations, ici — notre communauté aime se réunir et célébrer —, mais je ne me souviens pas avoir déjà vu cette communauté célébrer la fête du Canada», avoue-t-elle.

Or, la fête du Canada tombe cette année au moment où les Autochtones accueillent avec douleur les récits de confrontations brutales avec la police, ainsi que des accusations de racisme systémique dans le réseau de la santé en Colombie-Britannique.

Mary Ellen Turpel-Lafond, directrice du Centre d’histoire et de dialogue sur les pensionnats autochtones à l’Université de la Colombie-Britannique, a été nommée par le gouvernement provincial pour enquêter sur les accusations selon lesquelles certains employés de salles d’urgence pariaient sur le taux d’alcoolémie des patients autochtones. Pour Mme Turpel-Lafond, les célébrations comme la fête du Canada, la fête de la Reine ou la Saint-Jean-Baptiste sont des symboles du colonialisme.

La fête du Canada survient également après les récentes manifestations contre les oléoducs et celles du mouvement «Black Lives Matter», ce qui ajoute à la complexité de la célébration nationale, a-t-elle déclaré. «Il s’agit d’une fête du Canada sans précédent depuis un certain temps», estime Mme Turpel-Lafond, qui est également professeure de droit à UBC. «Sommes-nous la société juste et respectueuse des droits que nous croyons être — et que nous devons être?»

Un récent sondage mené auprès de 1000 personnes, commandé par l’organisme Historica Canada, a révélé que les Canadiens ont encore beaucoup à apprendre sur les contributions historiques et culturelles des peuples autochtones et des autres Canadiens racisés. Moins de six pour cent des répondants connaissaient des personnalités issues de ces minorités comme la cinéaste abénaquise Alanis Obomsawin.

«Célébrer quoi?»

Byron Louis, chef de la communauté autochtone d’Okanagan, ne se souvient pas lui non plus de la dernière fois que la fête du Canada a été officiellement célébrée dans sa communauté. «C’est un congé férié, nous allons donc le prendre, mais il n’y a pas de fête dans notre communauté, a-t-il déclaré. Qu’est-ce qu’on devrait célébrer exactement?»

Selon le chef Louis, il y a eu une érosion des relations entre le gouvernement canadien et les nations autochtones, ce qui rend difficile de se joindre à la fête. «Lorsque vous regardez les 110 dernières années de notre relation, on est bien loin de ce que c’était lorsque nous avons établi le premier contact.»

Wade Grant, un agent intergouvernemental de la communauté autochtone de Musqueam, aimerait que l’accent soit mis davantage sur les journées qui honorent les Autochtones. «Nous avons des défilés de la fête du Canada, des célébrations au centre-ville. Mais à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones, aucune municipalité n’organise de défilés ou d’événements comme des concerts», rappelle-t-il.

M. Grant comprend l’idée de la fête du Canada, mais en tant que personne métissée — son grand-père a dû payer la taxe d’entrée chinoise —, il aimerait assister à plus de discussions sur ce que d’autres ont vécu au Canada.

La chef Judith Wilson, de la communauté autochtone de Neskonlith, considère la fête du Canada comme une occasion pour sensibiliser la population. Elle-même a aidé à organiser un sketch relatant la rédaction par des chefs autochtones, en 1910, d’une lettre au septième premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier. Mme Wilson a présenté la saynète lors des célébrations de la fête du Canada à Chase, en Colombie-Britannique, pour montrer au public les problèmes auxquels les peuples autochtones ont été confrontés dans l’histoire de ce pays.

Jess Housty aimerait elle aussi voir une plus grande reconnaissance de ce à quoi les communautés autochtones sont confrontées. «On ne peut pas dire, je crois, que tout le monde au Canada est confronté à la réalité du racisme systémique, a-t-elle déclaré. Le fait que ce ne soit pas quelque chose du passé, mais quelque chose de très vivant et de présent, une réalité pour des gens autour de nous.»

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