Les Canadiens établis aux États-Unis évaluent leurs options avant les élections

Déménager au Canada? Posez la question à certains des quelque 800 000 Canadiens qui vivent aux États-Unis et il s’agit pour eux soit d’une sorte de filet de sécurité, d’une possibilité très réelle ou d’un vrai plan d’action.

WASHINGTON — Lorsque les gens aux États-Unis parlent de déménager au Canada pour échapper à quatre ans de plus de Donald Trump, il s’agit généralement d’une blague ou d’un rêve illusoire.

Posez la question à certains des quelque 800 000 Canadiens qui vivent aux États-Unis, cependant, et il s’agit pour eux soit d’une sorte de filet de sécurité, d’une possibilité très réelle ou d’un vrai plan d’action.

«Si Trump gagne à nouveau, je déménage en Colombie-Britannique», a lancé Anastasia Synn, une artiste de scène de Shelburne, en Ontario, qui vit à Las Vegas depuis dix ans.

Mme Synn est mariée à Johnathan Szeles, un magicien endurci dont les mélanges choquants de comédie, de faux sang et de tours de passe-passe ont fait de lui un nom connu sur le Strip de Las Vegas il y a dix ans.

Ces jours-ci, entre le style de vie de son mari et la santé défaillante, elle vit dans une roulotte, en attendant une bonne excuse pour retourner dans son pays de naissance.

Au diable le contrat de mariage, a-t-elle dit, elle emmènera son mari.

«Je lui ai dit: « Même si tu ne veux pas venir avec moi tout de suite, je te ferai une faveur et resterai mariée avec toi, même si cela ne me sert à rien », a affirmé Mme Synn. Mais je ne reste pas ici pour ça. On ne pourrait pas me payer pour rester.»

Mme Synn n’a pas le droit de voter, mais elle encourage tous ceux qu’elle rencontre à opter pour les démocrates. Elle a même convaincu le magicien appelé «The Amazing Johnathan» à voter.

«Il n’a jamais voté. Le fait qu’il vote est très, très important», a-t-elle affirmé.

Des valeurs différentes

Son militantisme, cependant, a eu un prix personnel élevé aux États-Unis, un pays si profondément déchiré entre ses pôles politique et sociétal que le port d’un masque pour limiter la propagation de COVID-19 est devenu un enjeu partisan.

Pour Mme Synn, dix ans au sud de la frontière l’ont amenée à une conclusion unique et incontournable: certaines valeurs humaines fondamentales comme l’empathie et la compassion sont rares là où elle vit.

«Les gens ont en fait décidé qu’ils ne seraient plus mes amis, a-t-elle relaté. C’est assez dérangeant de voir combien de personnes j’ai perdues dans le domaine du divertissement en tant qu’amis. Les gens avec qui j’avais l’habitude de m’asseoir et de souper à Noël chaque année, ils sont partis.»

Une pensée rassurante

Pour d’autres, se déplacer vers le Nord est plus un filet de sécurité que le plan A. Mais c’est réconfortant d’y penser, souligne Tristan Wallis, qui vit avec sa femme dans une banlieue aisée de Boston et qui est originaire de Sherbrooke, au Québec.

«Nous parlons périodiquement — et plus encore ces derniers temps —, selon ce qui se passe en novembre, de retourner au Canada, a indiqué le Québécois de 39 ans. Cela nous donne la confiance nécessaire pour s’asseoir et attendre de voir ce qui se passe, sachant que… si les choses s’aggravent vraiment, vraiment, vraiment beaucoup, on n’a pas à commencer à paniquer et à planifier.»

La vie aux États-Unis ces jours-ci n’est pas si mal que ça, a-t-il ajouté.

«Les perspectives d’emploi ici, franchement, sont meilleures à bien des égards, les salaires sont meilleurs à bien des égards, en particulier dans cette région, a-t-il soutenu. Il y a une raison pour laquelle nous sommes ici. Et il faudrait que cela s’aggrave suffisamment ici pour que nous voulions partir et retourner au Canada, où nous renoncerions peut-être à certains des avantages d’être ici.»

Ce n’est pas l’amour fou entre les Canadiens et le président américain.

Une enquête récente du Pew Research Center a révélé que seulement 20 % des personnes interrogées avaient exprimé leur confiance dans le président, le niveau le plus bas enregistré en près de 20 ans de scrutin au nord de la frontière.

Et selon un sondage publié la semaine dernière par Léger et l’Association d’études canadiennes 73 % des répondants s’attendent à une victoire électorale de Joe Biden après le 3 novembre, contre 54 % des Américains interrogés.

Cela pourrait être le reflet du choc qui persiste encore aux États-Unis après 2016, lorsque les sondages donnaient systématiquement l’avantage à Hillary Clinton jusqu’au soir des élections.

Rachel Sunshine Bernatt, une soignante de Toronto qui vit à Acworth, en Géorgie, songe beaucoup à un éventuel retour, en particulier lorsque le spectre du racisme pur et simple se propage devant sa porte d’entrée.

Et elle est consciente qu’une présidence de Joe Biden ne fera pas disparaître tout cela par magie.

«J’ai eu des gens dans ma maison que j’ai dû expulser pour avoir utilisé le mot qui commence par la lettre « n ». Ils ont pensé que, puisque je suis blanche, ça m’allait, a-t-elle affirmé. Je ne veux pas essayer d’avoir une conversation avec eux à ce point-ci. On ne peut pas réparer la stupidité ou cette façon de penser.»

Des demandes en mariage à peine sérieuses

Mark LaPointe, qui a grandi à Windsor, mais qui habite maintenant à Fort Lauderdale, en Floride, a indiqué qu’il vivait depuis trop longtemps aux États-Unis pour envisager de retourner au Canada maintenant, même si ses amis américains convoitent cette option.

M. LaPointe, âgé de 40 ans, va souvent voir les dizaines de partisans de Donald Trump qui se rassemblent au coin d’une rue tous les samedis, brandissant des pancartes et des drapeaux à l’effigie du président et encourageant les passants à klaxonner leur soutien.

Compte tenu de leur passé dans des endroits comme Cuba et le Venezuela, les membres de l’importante population latino-américaine de la région adhèrent au message républicain décriant le communisme et le socialisme, même si ce qu’ils ont vécu ne ressemble guère à ce que les démocrates progressistes soutiennent, souligne M. LaPointe.

Ses amis et collègues anti-Trump secouent la tête autant que lui.

«C’est une période très honteuse pour eux», a déclaré M. LaPointe, spécialiste de la sécurité Internet. Beaucoup de mes amis américains, ici, peuvent tout à fait le reconnaître. Certains d’entre eux me disent: « Mark, qu’est-ce que vous faites encore ici? »»,

Certains d’entre eux, hommes et femmes, ont même pensé au mariage.

«J’ai une amie au Michigan qui veut m’épouser, juste pour qu’elle puisse obtenir la citoyenneté canadienne, a rigolé M. LaPointe. J’ai eu en fait beaucoup d’hommes qui m’ont demandé en mariage, à moitié sérieux. Et je leur dis: « Tu n’es pas assez joli, désolé ».»

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