Les comtés baromètres ont tremblé en 2020, optant pour Donald Trump

TERRE HAUTE, Ind. — La vitrine du musée d’histoire de Terre Haute, en Indiana, souligne sa place particulière dans la tradition américaine: il y a une photo de John F. Kennedy sur les marches du palais de justice et de Richard Nixon au petit aéroport de la ville. Un bulletin d’actualité diffusé en boucle la décrit comme une «ville magique».

Le comté de Vigo, qui compte environ 107 000 personnes dans l’est de l’État, est devenu l’un des baromètres les plus fiables du pays pour prédire qui sera le prochain président.

Depuis 1888, le comté a chaque fois voté pour le président élu, sauf à deux reprises. Il n’a pas suivi la tendance du pays en 1908 et 1952, mais il est demeuré par la suite un parfait indicateur de l’humeur des Américains.

«C’est erroné maintenant. Nous devrons changer cette affiche», a déclaré Susan Tingley, directrice principale du musée.

La plus récente succession de victoires du comté de Vigo a pris fin cette année, comme ce fut le cas pour presque tous les baromètres les plus fiables du pays qui se trouvent dans des communautés ouvrières, majoritairement blanches de la «ceinture de rouille» («Rust Belt»). Parmi les 19 comtés qui avaient des chiffres irréprochables de 1980 à 2016, tous sauf un ont voté pour réélire le président Donald Trump, qui a perdu contre le démocrate Joe Biden.

Le seul qui a conservé son titre de baromètre est le comté de Clallam, dans l’État de Washington.

Une évolution du pays

Ceux dans le centre du pays se sont tous effondrés, suscitant la réflexion de certains sur les conséquences de ces résultats. Est-ce que le comté de Vigo est devenu une nouvelle région «rouge» au pays?

«Cela témoigne d’une évolution de la politique américaine», a souligné David Niven, un politologue de l’Université de Cincinnati qui a analysé l’État de l’Ohio, qui a perdu son statut de baromètre cette année.

M. Niven a expliqué que ces baromètres sont nés lorsque les débats politiques s’alignaient plus clairement avec les enjeux économiques. Ces communautés de la classe moyenne étaient au centre et les deux partis les convoitaient.

Mais alors que la politique nationale devient moins une question d’économie que de débats culturels et identitaires, les démocrates ont perdu leur emprise dans des endroits comme le comté de Vigo, qui sont peuplés par une écrasante majorité de Blancs, a-t-il indiqué.

Désormais, les lieux émergeant comme de possibles nouveaux baromètres ont des populations plus diversifiées sur le plan ethnique. Le comté de Kent, au Delaware, prédit la présidence depuis 1992. Sa population est composée de 60 % de Blancs et de 27 % de Noirs. Le comté de Blaine, dans le Montana, qui ne se trompe plus depuis 1988, est formé à 50 % d’Autochtones.

Le comté de Vigo ne ressemble pas beaucoup à l’ensemble des États-Unis et sa place en tant que baromètre présidentiel reposait sur un certain degré de chance, a remarqué Matt Bergbower, politologue à l’Université de l’État de l’Indiana. Il n’est pas aussi diversifié que le pays, avec une population à 85 % blanche. Il n’est pas non plus aussi riche ou instruit.

Mais pendant des générations, sa tendance conservatrice sur les questions sociales a été contrebalancée par certaines particularités le faisant pencher plus à gauche. Il y a quatre collèges à Terre Haute, un nombre remarquable pour une ville de sa taille. C’est aussi le lieu de naissance d’Eugene V. Debs, un défenseur des droits des travailleurs qui s’est présenté cinq fois à la présidence en tant que socialiste au début du XXe siècle. Les cols bleus du comté étaient fortement organisés et des locaux syndicaux parsemaient la ville.

Terre Haute était autrefois définie par ses usines. De grandes usines industrielles bordaient les rives de la rivière Wabash, et l’odeur de fermentation et de produits chimiques était dans l’air. Les gens sont heureux que l’odeur ait disparu maintenant. Mais la ville a changé lorsque les usines ont fermé et que d’innombrables emplois bien rémunérés ont disparu.

Les facteurs avantageant les démocrates se sont dissipés, aussi. Plusieurs jeunes quittent la région pour chercher de meilleurs emplois dans de plus grandes villes. Et alors que l’industrie s’est effondrée, l’adhésion aux syndicats a chuté.

Un nouveau comté «rouge»?

Donald Trump a remporté Terre Haute avec 15 points de pourcentage, conservant sa marge de victoire de 2016. Mais les observateurs des deux partis ont été impressionnés par l’augmentation des bulletins de vote entièrement républicains: 11 744, soit plus du quart de tous les votes présidentiels. Et le gouvernement du comté, pour la première fois depuis un bon moment, sera presque entièrement contrôlé par les républicains.

«Si vous m’aviez dit il y a dix ans que nous aurions plus de bulletins de vote entièrement républicains dans ce comté que de démocrates, je vous aurais traité de menteur», a affirmé Frank Rush, un animateur de radio républicain qui a voté pour M. Trump.

M. Rush estime que le comté demeure un bon baromètre pour comprendre les inquiétudes et les valeurs du centre des États-Unis. Les gens qui vivent dans de grandes villes ne peuvent pas comprendre un endroit comme celui-ci, où plusieurs croient que le pays avance sans eux, postule-t-il.

«Et Trump, qu’on l’aime ou on le déteste, qu’on l’approuve ou on le désapprouve, il a au moins donné l’impression qu’il se souciait vraiment de ces gens qui pensaient qu’ils étaient laissés pour compte et ignorés, a soutenu M. Rush. C’est pourquoi ils se sont ralliés à lui.»

Todd Thacker, directeur commercial local de la Fraternité internationale des ouvriers en électricité, dit être prêt à assumer la responsabilité de ce qui s’est passé. Il a essayé de persuader ses membres de «voter avec leur chèque de paie» et d’élire des démocrates qui soutiennent les syndicats. Mais il a vu les gens se diviser sur des enjeux controversés — «Dieu, Fusils et Homosexuels», a-t-il raillé.

M. Thacker est un chasseur passionné, il a un permis de port dissimulé d’armes à feu et possède de nombreux fusils. Mais le paysage politique divisé de nos jours «fait subir un lavage de cerveau aux gens pour qu’ils pensent que si vous êtes démocrate, vous ne pouvez pas être un Américain patriotique qui brandit le drapeau», a-t-il déploré.

Donald Trump a réussi à attiser cette peur et les gens ont écouté, a-t-il avancé.

«Ce n’est pas un politicien, c’est un escroc», a tranché M. Thacker, qui a tenté de rappeler aux gens que Barack Obama ne s’en était pas pris aux armes des Américains, tout comme Bill Clinton.

Son syndicat a appuyé un programme appelé «Unité dans la communauté» («Unity in the Community»), qui a tenté de rassembler la police et la communauté noire dans la foulée des tensions raciales au pays. L’un de ses membres l’a accusé de soutenir un mouvement «marxiste».

Les républicains prennent du galon

Selon M. Thacker, en général, environ 35 % de ses membres votent pour le Parti républicain. Cette année, il croit que cela a augmenté.

Parmi les partisans de Donald Trump dans le syndicat, on retrouve Craig Rudisel, qui a passé 23 ans dans l’armée avant de devenir électricien. Il a devant chez lui une immense pancarte de Donald Trump.

«J’ai eu des conversations avec des collègues et ils disent: « Tu dois soutenir ta fraternité, ton chèque de paie »», a souligné M. Rudisel, âgé de 50 ans.

«Et je leur dis: « Je dois soutenir ma conscience. »»

M. Rudisel appuie la position de Donald Trump sur les armes à feu, l’avortement et les impôts. Avec sa casquette «Make America Great Again» qu’il porte chaque jour, il ne se soucie pas de déranger les gens.

«Il veut rendre sa grandeur à l’Amérique, et c’est ce que nous voulons. Nous sommes fatigués des idéaux progressistes. Ce n’est pas sur ça que notre pays a été fondé et ce n’est pas dans cette direction que devrait aller le pays à l’avenir», a-t-il plaidé.

M. Rudisel est fier de l’histoire du comté de Vigo. Selon lui, il s’agit là d’une preuve: le baromètre a toujours dit vrai, alors c’est Donald Trump le réel gagnant, selon lui.

D’autres partisans de M. Trump ont rappelé l’histoire du comté pour prouver que l’élection n’est pas encore terminée.

Ken Warner, un courtier en valeurs mobilières, dit qu’il acceptera la présidence de Joe Biden, mais il se demande comment tant de baromètres ont pu se tromper.

L’homme de 64 ans, qui a opté à travers le temps pour les républicains et les démocrates, n’était pas terriblement enthousiasmé par l’élection de Donald Trump aux primaires de 2016. Mais il est devenu plus convaincu lors de sa présidence, citant notamment les politiques économiques et les baisses d’impôts de M. Trump.

L’ère Trump n’a pas été facile pour les villes industrielles de l’Indiana. Le secteur se remettait de la crise économique des années 2000 lorsque Donald Trump est entré en fonction, mais la situation a commencé à stagner en 2019. Ensuite, la pandémie de coronavirus a provoqué une chute des emplois manufacturiers, qui sont maintenant en baisse de près de 40 000 par rapport à il y a un an.

Selon M. Warner, la réélection de M. Trump aurait pu améliorer la situation. Il s’inquiète d’une stagnation de l’économie sous l’administration démocrate.

«Je crois que ses micromessages ont fait partie de sa chute, a-t-il indiqué. Mais les gens qui ont voté pour Trump n’ont pas voté pour sa personnalité. Ils ont voté pour les résultats.»

«Beaucoup plus en commun avec Biden»

Joe Etling était certain que les habitants du comté de Vigo puniraient Donald Trump pour son tempérament. Tous les quatre ans, M. Etling, qui dirige le Parti démocrate du comté depuis 24 ans, est invité par des experts et des politiciens à deviner qui remportera l’élection présidentielle. Cette année, il avait anticipé une victoire de Joe Biden.

«Les gens de ce comté sont des gens bons et décents. Ils traitent les gens avec respect, ils sont polis et si vous êtes en déplacement, les gens dans la rue vont vous accueillir», a-t-il soutenu.

«J’ai l’impression que si vous aviez Joe Biden et Donald Trump dans une pièce avec des gens du comté de Vigo, ils auraient beaucoup plus en commun avec Joe Biden.»

M. Etling refuse d’accepter que son comté soit désormais entièrement républicain.

En 2008, il a vu à quel point cette communauté était enthousiasmée par Barack Obama. Quand M. Obama est arrivé en ville, le gymnase de l’école était rempli de gens qui criaient comme s’il était une vedette rock. Le comté avait voté de 1960 à 2004 à plus ou moins de 3 points de pourcentage du vote national, mais il a rompu cette séquence en votant massivement pour M. Obama, qui a remporté Vigo par 16 points de pourcentage. Cette marge s’est considérablement réduite en 2012, quand le président Obama a remporté le comté de Vigo par quelques centaines de voix seulement.

Ensuite, il a basculé vers la droite, accordant à Donald Trump d’énormes marges de victoire, à deux reprises.

«Et vous devriez convenir que ces deux messieurs sont à peu près aussi diamétralement opposés que quiconque auquel vous pourriez penser. Et malgré tout, les gens ont fait ça», a remarqué M. Etling, qui croit pouvoir renverser la vapeur une fois de plus.

La ville veut revoir son image

Mais Susan Tingley, au musée, croit qu’aucun endroit ne peut constituer un baromètre à notre époque.

«C’est de la politique de peur et de passion. Il n’est pas question de voter pour ce qui est bien pour nous. Il s’agit d’éviter le candidat qui nous fait le plus peur», a-t-elle relaté.

En attendant, la ville tente de se donner une nouvelle image.

Les pancartes qui accueillent les visiteurs leur souhaitent la bienvenue dans le lieu de naissance de la bouteille de Coca-Cola. Une entreprise spécialisée dans le verre a inventé le récipient emblématique de Coke en 1915.

Il y a une peinture murale de la bouteille sur le côté du musée d’histoire, et partout autour de la ville se trouvent 39 sculptures de bouteilles de 6 pieds de haut peintes dans des couleurs vives. L’objectif est de promouvoir Terre Haute en tant que destination culturelle, imprégnée de l’histoire américaine.

Mme Tingley serait heureuse si la ville devenait célèbre pour cela. Ce serait probablement plus fiable que de prédire le président tous les quatre ans.

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