Les défenseurs des réfugiés dénoncent la décision de reprendre les expulsions

MONTRÉAL — Les défenseurs des réfugiés critiquent la décision d’Ottawa de reprendre les expulsions avant même que le gouvernement n’ait précisé son programme visant à accorder la résidence permanente aux demandeurs d’asile qui ont travaillé dans le réseau de la santé pendant la pandémie.

Frantz André, qui défend les intérêts des demandeurs d’asile, affirme que cette décision a accru le sentiment d’insécurité chez ces travailleurs essentiels, surnommés «les anges gardiens» par le premier ministre du Québec, François Legault.

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a confirmé qu’elle avait repris les expulsions le 30 novembre, après avoir interrompu cette procédure en mars à cause de la pandémie. L’agence a précisé mardi dans un courriel qu’il ne s’agirait pas d’expulser des personnes susceptibles d’être admissibles à la résidence permanente dans le cadre du programme fédéral, annoncé en août, qui vise à accorder une voie d’accès à ces personnes qui travaillent dans le secteur de la santé.

Dans son courriel, l’ASFC défend sa décision d’expulsion, soulignant que «le renvoi en temps opportun des demandeurs déboutés joue un rôle essentiel dans le soutien de l’intégrité du système d’asile du Canada».

Les renvois vers certaines régions restent toutefois suspendus, notamment pour la bande de Gaza, la Syrie, le Mali, le Venezuela, Haïti, l’Afghanistan et l’Irak. L’agence a également précisé que le nombre d’expulsions devrait être réduit pendant un certain temps et que les demandeurs continueront d’avoir accès à tous les appels et recours prévus par la loi.

Les défenseurs estiment que des centaines de demandeurs d’asile au Québec ont travaillé dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) pendant la première vague de la COVID-19 au printemps. 

Frantz André note que les derniers détails du programme fédéral n’ont pas encore été rendus publics, ce qui conduit de nombreux «anges gardiens» à craindre encore l’expulsion. «Et ils reprennent (les expulsions) trois semaines avant Noël, quand les détails de ce programme spécial pour les demandeurs d’asile ou les préposés ne sont même pas annoncés», a-t-il dit. «Je trouve ça criminel. Ce n’est pas juste.»

«Anxiété énorme»

M. André soutient que certains travailleurs qui auraient pu être admissibles ont abandonné et ont décidé de rentrer chez eux, par dépit ou par crainte; d’autres auraient même songé au suicide.

Wilner Cayo, président d’un groupe de défense des demandeurs d’asile et des minorités visibles, note que même les demandeurs qui travaillent dans des CHSLD — précisément le groupe ciblé par le programme fédéral — ne sont pas sûrs de se qualifier, car il y a d’autres critères à remplir, notamment celui d’avoir obtenu un permis de travail et d’avoir acquis une certaine expérience et un certain nombre d’heures travaillées. Or, l’incertitude cause «une énorme anxiété» chez ces gens, selon M. Cayo. 

Le Québec exerce un contrôle important sur ses critères d’immigration: c’est lui qui sélectionnera les candidats admissibles au programme fédéral et souhaitant résider au Québec.

Dans un courriel, un porte-parole du ministère québécois de l’Immigration a précisé que le programme fédéral devrait entrer en vigueur au cours de l’hiver et que les détails de son application au Québec seraient annoncés «sous peu».

Par ailleurs, M. Cayo estime que le programme fédéral n’aborde pas la situation des autres travailleurs essentiels en temps de pandémie, y compris les agents de sécurité et le personnel d’entretien dans les CHSLD, les camionneurs et les travailleurs de l’agroalimentaire.

«Ces gens se sont sacrifiés pour le Québec, pour le Canada», a-t-il dit. «Lorsqu’une bonne partie de la population restait à la maison, ces gens sortaient travailler.» Leur contribution a démontré qu’ils ne constituent pas un fardeau pour le Canada, mais un cadeau, a-t-il ajouté.

M. André croit que l’ordre d’expulsion devrait être suspendu jusqu’à ce qu’on sache plus précisément qui est admissible au programme des «anges gardiens». Mais à son avis, tous les demandeurs d’asile qui se trouvent au pays depuis le début de la pandémie méritent de rester.

«Je pense qu’ils ont tous contribué économiquement, mais aussi à sauver des vies, et le Canada est meilleur grâce à ces gens.»

Laisser un commentaire