Les électeurs afro-américains tiennent à attendre pour voter

SAVANNAH, Ga. — Ils sont venus par milliers pour voter par anticipation. Des descendants d’esclaves, des enfants de la lutte pour les droits civiques et d’autres Géorgiens acceptent de se mettre en file pendant des heures pendant qu’ils auraient pu être ailleurs.

Dans une année marquée par les débats sur la justice raciale et la suppression du vote, les électeurs noirs ont jugé que l’attente pour choisir le prochain président américain en valait la peine — même si tôt dans le processus électoral et pendant une pandémie.

Khani Morgan, âgée de 75 ans, attendait toujours de voter après trois heures, à Savannah, mercredi. Trois mois après avoir subi un accident vasculaire cérébral, la dame n’a pas pris de risque pour protéger sa santé: elle portait un masque et une visière qui couvrait entièrement son visage.

Elle a appris très tôt l’importance d’aller voter, d’après les enseignements de son arrière-grand-mère, Sally Williams, qui est née esclave en 1850 et qui a vécu plus de 100 ans. Mme Morgan s’est sentie obligée de voter tôt pour donner son soutien au démocrate Joe Biden.

«Je ne laisserai rien m’empêcher de profiter de cette occasion», a déclaré Mme Morgan.

Déterminés et méfiants

Le choix de plusieurs électeurs afro-américains d’attendre en file plutôt que de revenir un autre jour témoigne de leur détermination, mais aussi de leur scepticisme face au système. Des électeurs rencontrés en Géorgie ont reconnu qu’ils auraient pu voter par correspondance ou retourner à un autre moment, mais comme ils ne s’attendent pas à ce que les démarches soient plus faciles dans les semaines à venir, ils préfèrent faire la queue pour s’assurer que leur vote soit compté. 

Né pendant une année charnière du mouvement des droits civiques, alors que les Noirs se battaient encore pour le droit de vote dans le Sud, Donovan Stewart a enfilé un pantalon de jogging et des espadrilles pour plus de confort et s’est préparé à attendre aussi longtemps que nécessaire pour voter à Duluth, en banlieue d’Atlanta.

«Plusieurs personnes ont affronté beaucoup de choses, ont souffert pour cette opportunité», a expliqué ce militaire à la retraite de 56 ans.

«Alors je peux faire la queue pendant quatre heures pour faire mon devoir civique. C’est ce que nous sommes appelés à faire, à voter et essayer de faire du changement.»

Problèmes en Géorgie

Les électeurs ont fait la file dans d’autres États, dont le Texas, le Kentucky et le Tennessee pour voter par anticipation. Mais en Géorgie, qui est devenue de plus en plus un État pivot, les élections ont attiré davantage l’attention dans les dernières années — surtout depuis 2018.

Cette année-là, le gouverneur républicain Brian Kemp a défait la démocrate Stacey Abrams au terme d’une course très serrée, marquée par de longues attentes pour voter et des allégations de suppression du vote.

Les longues files d’attente causées en partie par des problèmes d’équipement ont entaché la primaire de juin dans l’État, et les préoccupations concernant la privation du droit de vote des électeurs ont entraîné un flot de poursuites visant à chercher des solutions rapides avant les élections de novembre ainsi que des changements plus larges et à long terme dans le système électoral. Les responsables ont toutefois défendu le système géorgien.

Tout en reconnaissant les problèmes d’équipement, le secrétaire d’État Brad Raffensperger a expliqué que les procédures de nettoyage liées à la pandémie et une forte participation avaient causé les longues files d’attente que les électeurs ont affrontées jusqu’à présent lors du vote anticipé.

«Si vous regardez ces lignes, elles ont l’air d’être longues, mais tout le monde est espacé de 6 pieds, et cela ne fait que faire paraître les lignes beaucoup plus longues », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse au Capitole.

De nombreux électeurs géorgiens disent avoir décidé de voter vers le début du vote anticipé plutôt que d’attendre plus près du jour du scrutin, car les longues files d’attente semblent aller de soi cette année. L’achalandage était élevé tant dans les districts enclins à voter démocrate que dans les bastions républicains.

Des électeurs persévérants

Stephanie Loftin, âgée de 48 ans, a confirmé sa volonté de voir du changement à Washington en prenant environ quatre heures pour voter en personne près d’Atlanta. Même si le vote par correspondance lui aurait permis d’éviter une ligne et de ne pas se tenir sur ses genoux fragiles, Mme Loftin ne se sentait pas à l’aise à l’idée d’envoyer son bulletin de vote ou de le déposer dans une boîte de collecte.

«Je ne fais pas vraiment confiance au système, c’est le moins qu’on puisse dire, a-t-elle témoigné. Faire la queue et m’assurer que mon bulletin de vote est inclus me permet de me sentir mieux, de mieux me reposer la nuit.»

Michelle Lynch, qui avait été incapable de voir la fin de la ligne lundi, a retenté le coup mercredi et elle a pris un égoportrait d’elle avec son collant «I voted» («J’ai voté») lorsqu’elle a finalement réussi. Loin d’être une admiratrice du président Donald Trump, l’électrice a voté pour Joe Biden et elle entend raconter son histoire dans les années à venir.

«Je veux pouvoir dire à mes petits-enfants que j’ai participé au vote lors de cette élection, a-t-elle soutenu. Nos ancêtres se sont battus si fort pour le vote et c’était un moment à l’époque, et j’ai l’impression que c’est un moment maintenant.»

À Marietta, en Géorgie, Alexus Daniels n’a pas été découragée par les longues files d’attente dans un bureau de vote où les clôtures utilisées pour faire aller et venir les gens ressemblaient aux labyrinthes utilisés dans les parcs d’attractions et les points de contrôle de sécurité des aéroports.

«Notre pays est dans un sale état maintenant, et je devais sortir, faire entendre ma voix», a-t-elle raconté.

De retour à Savannah, Crystal Clark est arrivée aux urnes préparée pour une longue file d’attente avec son masque de protection, un tabouret pliant pour le repos et un parapluie multicolore pour l’ombre.

Ne sachant toujours pas pourquoi elle a été retirée des listes électorales il y a deux ans, Mme Clark a décidé de voter tôt, en personne, alors que le bulletin de vote qu’elle avait demandé au début de septembre n’est jamais arrivé. Mme Clark, qui vend des biens immobiliers, a déclaré qu’elle était plus protectrice que jamais de son droit de vote, et selon elle, se rendre au bureau de vote vaut le risque et les ennuis.

«Je suppose que c’est une assurance que mon vote comptera», a-t-elle indiqué.

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