Les femmes ont encore des sentiers à débroussailler en médecine

MONTRÉAL — La docteure Anne-Monique Nuyt occupe le poste de directrice et cheffe du département de pédiatrie de l’Université de Montréal/CHU Sainte-Justine depuis le 11 janvier.

Deuxième femme et première chercheure à accéder à ce poste de premier plan, sa nomination démontre bien que certains sentiers restent encore à débroussailler pour les femmes, malgré tous les progrès des dernières années.

La Presse Canadienne a discuté avec elle à l’occasion de la Journée internationale des femmes.

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Que représente cette nomination pour vous?

C’est un grand honneur. C’est très stimulant comme mandat. Je pense que le CHU Sainte-Justine et le département de pédiatrie de l’Université de Montréal sont des fleurons de l’académisme au Québec et même au Canada, et dans la Francophonie. C’est une pépinière de talents au niveau des professeurs, des chercheurs, des pédiatres qui travaillent, des talents chez des jeunes, des talents chez des gens qui sont plus avancés dans leur carrière, des gens qui sont en recherche pure et dure, des gens qui sont à cheval entre la clinique et la recherche… Je trouve que c’est très stimulant de pouvoir créer des conditions qui favorisent le bourgeonnement, la croissance de ces talents. On a une responsabilité aussi, tant au niveau de la qualité des soins et donc la qualité des soignants, l’amélioration de la recherche et la qualité de l’enseignement. C’est une triple mission qui est très importante. 

Qu’avez-vous constaté comme progrès et changements dans la place des femmes en médecine depuis le début de votre carrière (il y a presque 30 ans)?

Ça été un progrès constant. Je ne dirais pas qu’il y a eu de bonds importants à un moment ou à un autre. Ce que j’ai vu qui a changé, c’est qu’elles prennent plus de postes de responsabilités, de chefs de service, de chercheurs de carrière… Au niveau des chefs de service, on est presque à moitié moitié; au niveau des chercheurs de carrière, pas encore tout à fait. Elles sont aussi plus présentes sur la place publique comme expertes dans certains domaines. Est-ce que c’est l’évolution des mentalités de la société? Je pense que c’est aussi une évolution positive des femmes qui prennent une place qui convient aux talents qu’elles ont chacune pour avoir des responsabilités et développer des expertises et être reconnues dans ce sens-là.

Forcément, plus il y a de mélange équilibré entre les hommes et les femmes, moins il va y avoir des situations où on a l’impression que c’est juste le «boys’ club» ou le «women’s club», même si c’est beaucoup moins fréquent. Mais c’est certain que les gens, quand ils sont habitués à travailler dans un milieu moitié hommes moitié femmes, la communication se fait mieux et les talents de chacun sont plus reconnus.

Oui, la médecine a longtemps été un «boys’ club», mais les choses ont changé au fil du temps.

Particulièrement la médecine spécialisée ou la médecine académique de pointe, le milieu de la recherche en médecine… La médecine de première ligne, ça fait plus longtemps que c’est équilibré au niveau des hommes et des femmes. Quand moi j’étais en médecine, il y avait 60 % de femmes dans ma classe; ça fait longtemps au Québec qu’il y a la moitié, voire plus, de femmes que d’hommes. Mais quand on va dans les carrières de médecin, de médecin administrateur, de médecin chercheur, le pourcentage de femmes n’est pas encore à parité. Ça a changé, mais on n’est pas encore à parité.

Depuis quand même un bon moment, on retrouve une majorité de femmes dans les facultés de médecine, mais ça ne se traduit pas encore tout à fait sur le terrain, d’après ce que vous voyez.

Effectivement. Je ne sais pas, les raisons doivent être multiples. Je pense que ce fameux plafond de verre ne doit être pas si évident à identifier. Je pense que ce n’est pas seulement qu’on empêche une femme de prendre des postes de position, ça on ne doit plus voir ça très souvent, mais ce que je constate, c’est qu’il y a peut-être moins de femmes qui se projettent dans des postes de responsabilité. Ce sont des postes très exigeants où on a peut-être moins le contrôle de notre horaire, de notre organisation — organisation des tâches cliniques, organisation des tâches familiales — et je pense que c’est quelque chose qui freine encore davantage les femmes qui commencent leur carrière que les hommes qui commencent leur carrière. Ça, je le constate. Mais je constate aussi qu’il y a des encouragements ciblés à quelqu’un, que ce soit un homme ou une femme, qui a des talents pour la recherche, pour des tâches d’administration. Il y a des encouragements ciblés. Tout le monde y répond, mais les femmes vont plus réfléchir avant de se lancer que les hommes. Et du coup, il est possible qu’il y ait des opportunités manquées, donc j’ai l’impression qu’on est dans un système où il faut qu’il y ait un dialogue (…). Mais le dialogue avec les femmes qui pourraient progresser dans leur carrière doit être différent parce que leur réponse aux défis, aux challenges, aux choses nouvelles qui sont intéressantes, est différente. Ce n’est pas qu’elles ne sont pas intéressées, c’est que c’est différent. On a besoin des cerveaux de tout le monde, et je pense qu’il faut qu’on s’y prenne d’une autre façon. 

Quel message enverriez-vous à une jeune femme qui étudie en médecine?

De poursuivre ses rêves, dans le sens de ce qu’elle a envie de faire, qui la motive. Et les choses qui sont inhérentes au fait d’être une femme, on porte les enfants, on va les allaiter, ce ne sont pas des freins, mais des choses avec lesquelles on est capable de composer. La carrière va se dessiner dans le temps de façon différente. Il y aura des pointes de productivité à des moments différents. Mais c’est tout à fait possible d’accomplir ce qu’on a envie d’accomplir, de pousser une expertise, une carrière professorale, une carrière en recherche, un type de pratique, ce sera juste fait différemment. Je pense que le partage des responsabilités à la maison, la fameuse charge mentale que les femmes ont plus souvent que les hommes dans l’organisation de la maisonnée et du quotidien des enfants, ça reste très, très présent, et ça vaut vraiment la peine d’avoir un dialogue entre les hommes et les femmes, pas seulement à l’intérieur du couple, mais en général, sensibiliser les gars comme les filles, peut-être dès le début de la médecine, à ce que ça peut représenter dans le quotidien cette fameuse charge mentale, dans le sens de la partager.

On parlait tantôt des obstacles ou des freins auxquels les femmes peuvent être confrontées. Est-ce que consciemment ou inconsciemment, la femme peut avoir l’impression que c’est elle qui sera responsable de l’éducation des enfants, de la gestion de la maison?

Oui, tout à fait. Ça peut représenter un frein. Ce n’est pas un frein nécessairement frustrant, mais ça fait que certains talents ne pourront pas être mis au profit de la médecine académique parce que justement, il n’y a pas les conditions gagnantes. Je ne veux pas que ça ait l’air de la frustration. Ce n’est pas de la frustration. Ce sont des circonstances, mais c’est vrai que ces circonstances-là, personnelles, vont être plus souvent évoquées par les filles que par les gars au-delà du temps de maternité… Mais la communication, apprendre aux deux sexes à communiquer depuis très tôt, à reconnaître que l’approche face aux responsabilités va être différente, mais on ne peut pas se passer des talents ni de l’un ni de l’autre. C’est ça mon message.

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Les propos de la docteure Nuyt ont été abrégés et condensés à des fins de concision et de clarté.

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