Les hausses de salaire minimum ne devraient pas accélérer la délocalisation

MONTRÉAL — Il est peu probable que les entreprises réussissent à éviter les hausses de salaire minimum en délocalisant leurs effectifs les plus mobiles vers des provinces où les salaires sont moins élevés, mais les hausses de coûts pourraient cependant accélérer la cadence de l’automation.

«Il serait naïf de la part de certains employeurs de croire qu’ils peuvent échapper temporairement (aux hausses du salaire minimum) en déménageant leurs activités», a observé le président du Congrès du travail du Canada, Hassan Yussuff.

Même si des délocalisations pourraient se traduire par des bénéfices à court terme, le salaire minimum va continuer à augmenter partout au pays, a-t-il souligné.

Le président du syndicat Unifor, Jerry Dias, a estimé que toutes les provinces devront, tôt ou tard, hausser les salaires de base qui concernent essentiellement les secteurs du détail et des services — pour lesquels la délocalisation n’est pas une option.

«Cela se répand à travers le pays comme une très bonne épidémie, alors ils peuvent courir, mais ils ne peuvent pas se cacher», a-t-il illustré lors d’un entretien.

Des hausses soudaines

Certaines entreprises ont critiqué la cadence des hausses du salaire minimum en Ontario et en Alberta.

Le 1er janvier, le salaire minimum ontarien a bondi de 20 pour cent — passant de 11,60 $ à 14,00 $ l’heure. Ce salaire passera à 15 $ l’heure en 2019. De son côté, l’Alberta devrait hausser son salaire minimum à 15 $ l’heure plus tard cette année.

Mais les leaders syndicaux font valoir que les hausses de salaire finiront par aider les entreprises, puisque les travailleurs qui gagnent le moins d’argent en auront plus à dépenser, ce qui devrait stimuler l’économie.

Les emplois qui peuvent facilement être réalisés de n’importe quel emplacement, comme les centres d’appels, sont théoriquement plus susceptibles d’être délocalisés. Mais en réalité, plusieurs de ces emplois offrent déjà des rémunérations supérieures au salaire minimum, a noté Rob Campbell, président de ContactNB, qui représente la grande communauté de centres de services à la clientèle du Nouveau-Brunswick.

Les transporteurs aériens Air Canada et WestJet Airlines affirment avoir déjà ajusté les salaires de leurs postes en centres d’appels et n’ont pas l’intention de transférer ces emplois vers d’autres provinces.

Certaines entreprises pourraient délocaliser des emplois, disons, d’Ottawa à Gatineau, au Québec, mais ces cas seront très rares, a estimé Fabian Lange, professeur agrégé du département d’économie de l’Université McGill.

Il ne faut pas s’attendre à ce que certaines provinces tentent d’attirer des entreprises en leur promettant de plus faibles salaires.

Selon lui, il serait «politiquement problématique» pour les provinces avec un salaire minimum plus bas de mettre en scène des campagnes qui insistent sur cet aspect.

«Ce serait un suicide politique d’agir de la sorte, parce qu’ultimement, toutes les provinces vont être à 15 $ l’heure», a prédit M. Dias.

Les provinces ne peuvent pas garantir que leur salaire minimum ne va pas soudainement grimper, a souligné le professeur agrégé Joseph Marchand, du département d’économie de l’Université de l’Alberta.

«Personne n’a vraiment vu venir la hausse du salaire minimum de l’Alberta à 15 $. En 2014, il s’agissait d’un des trois plus faibles salaires minimums des provinces», a-t-il noté.

Accélérer l’automation

Selon M. Marchand, la hausse du salaire minimum pourrait accélérer la tendance à l’automation, avec l’ajout de guichets automatiques, de terminaux électroniques de commande dans les restaurants et de caisses en libre service dans les épiceries.

«Cela se produit parce que la technologie progresse à un taux constant, ce qui rend le capital moins dispendieux d’année en année. Alors, si vous avez un changement soudain dans les coûts de main-d’oeuvre, cela ne va qu’accélérer ce processus.»

D’après un rapport du Brookfield Institute sur les emplois les plus susceptibles d’être touchés par l’automation, les secteurs les moins bien rémunérés, comme les caissiers et les serveurs de boissons et d’aliments, seraient les plus vulnérables.

Des détaillants canadiens comme Dollarama (TSX:DOL) et Metro (TSX:MRU) ont dit avoir l’intention d’accélérer leurs études sur l’automation et envisagent certaines options pour contrebalancer la hausse du salaire minimum.

Mais l’arrivée de l’automation, ces deux dernières décennies, avait peu à voir avec les hausses de salaire, a indiqué M. Yussuff.

«Plusieurs reconnaissent qu’il y a de plus en plus d’automation, que celle-ci s’installe dans plusieurs secteurs de la société, et cela avait déjà lieu bien avant les hausses du salaire minimum.»