Les leaders religieux marchent sur des oeufs

Cette année, pratiquement tous les sujets qui intéressent les Américains croyants peuvent être source de débats partisans. Tellement que le clergé a dû intervenir auprès de familles divisées ou d’individus qui se sentent poussés dans une direction ou une autre.

Aussi bien le président Donald Trump que son rival démocrate Joe Biden peuvent compter sur l’appui de leaders religieux bien connus. Mais la campagne qui tire à sa fin a mis à l’épreuve la capacité des membres du clergé qui s’intéressent aux épineuses questions morales, sans pour autant endosser ouvertement un candidat, à réconcilier valeurs religieuses et politique.

Cette année, pratiquement tous les sujets qui intéressent les Américains croyants — de l’égalité raciale à la fréquentation des lieux de culte pendant la pandémie — peuvent être source de débats partisans. Au moment où les candidats utilisent des stratégies radicalement différentes pour courtiser les croyants, la nature même d’une campagne présidentielle a incité des membres du clergé à intervenir auprès de familles divisées ou d’individus qui se sentent poussés dans une direction ou une autre.

Scott Sauls, le pasteur en chef de l’église Christ Presbyterian de Nashville, au Tennessee, admet que « ça rend les gens dingues » quand il refuse de dévoiler son allégeance politique. Mais son but ultime, dit-il, est d’aider les croyants à arriver de l’autre côté du jour du scrutin « plus unis, pas moins unis ».

« Je ne pense pas que les chrétiens devraient démontrer trop de zèle en appui à un parti ou un autre, a dit M. Sauls, qui estime que ni la gauche politique ni la droite ne correspond exactement à sa perception des valeurs chrétiennes. Si tu deviens plus partisan que tu n’es chrétien… ça mine ta foi. »

Les défis auxquels doivent répondre les leaders religieux pendant cette campagne n’ont rien à voir avec l’époque Trump. Mais la campagne 2020 est quand même différente, en ce sens que les conservateurs religieux sont au coeur de la base du président, surtout les protestants évangéliques blancs, tandis que M. Biden met bien en évidence le catholicisme auquel il a adhéré toute sa vie.

M. Sauls n’est pas le seul à gérer la situation en refusant d’afficher ses couleurs politiques. À Arlington, au Texas, le pasteur baptiste du Sud Jared Wellman explique qu’il discute de questions comme l’égalité raciale et la protection de la vie dans un contexte biblique, en évitant le cadre politique et en ne disant pas à sa congrégation pour qui voter.

« Si j’en viens à avoir des discussions sur la politique américaine en tant que pasteur, que c’est le but premier de mon sermon », a dit M. Wellman, alors « je rate ce pour quoi j’ai été embauché ».

Certains leaders spirituels estiment toutefois qu’il est impossible d’échapper à la politique puisque la Bible elle-même peut être perçue comme un document politique. La pasteure luthérienne Natalia Terfa, en banlieue de Minneapolis, dit qu’on la perçoit parfois comme étant politique quand elle prêche à partir de l’Évangile.

En 2016, par exemple, certains de ses fidèles ont supposé qu’un sermon au sujet du roi Hérode était une référence cachée à Donald Trump.

« C’est un équilibre difficile pour les prédicateurs, parce qu’on ne devrait jamais affaiblir ou enrober un texte pour le rendre plus acceptable, parce qu’on ne veut pas choquer les gens politiquement, a-t-elle dit. C’est une ligne difficile à traverser. »

Si une minorité de membres du clergé ont publiquement appuyé un candidat présidentiel, la plupart des Américains croient qu’il est plus important pour eux de parler des questions importantes, selon un sondage publié récemment par le  Public Religion Research Institute (PRRI).

L’enquête montre que 62 % des Américains de toutes les allégeances religieuses estiment qu’il est au moins quelque peu important pour les leaders religieux de se faire entendre au sujet de ces questions; seulement 45 % des participants disent la même chose concernant l’appui d’un candidat.

Ce n’est quand même pas facile.

« Je n’envie pas les pasteurs d’aujourd’hui, parce que je pense qu’il est de plus en plus difficile de définir un espace qui concerne la religion sans aussi toucher l’identité raciale et la politique et la partisanerie », a dit le patron du PRRI, Robert P. Jones.

Le révérend Bruce Alick, de l’église Zion Baptist de Reading en Pennsylvanie, atteint cet équilibre en appuyant M. Biden personnellement, mais non en tant que leader spirituel. De plus, M. Alick assure avoir prié pour le président quand il a été infecté par le coronavirus.

« Nous qui sommes en chaire devons agir pour la guérison et non pour la division », a-t-il dit.

Ça ne veut pas pour autant dire d’éviter les questions les plus brûlantes, surtout en tant que pasteur noir d’une congrégation multiraciale.

Des églises blanches « ont le luxe de dire : « Spiritualisons tout et ne nous mêlons pas de politique » », a dit M. Alick. Mais pour les chrétiens noirs, poursuit-il, le rôle puissant de l’Église dans le mouvement pour les droits civiques signifie qu’on ne peut minimiser son rôle politique.

Dans le sondage PRRI, deux groupes politiques se sont distingués des autres : une majorité claire des évangéliques blancs et des protestants noirs ont dit qu’il est au moins quelque peu important pour les leaders religieux d’appuyer un candidat présidentiel.

M. Jones a dit que ces groupes sont « les plus homogènes en ce qui concerne leurs choix politiques ».

Le rabbin Benny Berlin, qui est à la tête d’une congrégation orthodoxe juive moderne de Long Beach, dans l’État de New York, dit avoir « été appelé à fournir un support moral à des familles, des individus qui sont divisés en plein centre ». Il essaie d’éviter les sujets inutilement explosifs.

« Tu ne veux pas être aspiré par la mésentente qui est enveloppée dans le climat politique », a-t-il dit.

Les leaders chrétiens ne savent pas trop comment gérer M. Trump depuis sa victoire de 2016, remportée malgré des commentaires odieux qui avaient été filmés et malgré ses moqueries apparentes du handicap d’un journaliste. Il est depuis devenu l’allié improbable des évangéliques de droite.

Un pasteur du Michigan a finalement jugé trop lourd le fardeau spirituel de la relation entre M. Trump et la chrétienté. Keith Mannes s’est éloigné de sa congrégation Christian Reformed après 30 ans plus tôt ce mois-ci, expliquant qu’il aime son église, mais qu’il ne se reconnaît plus dans l’institution.

« Les gens sont troublés émotionnellement et spirituellement, et ils n’arrivent pas à réconcilier les deux, a-t-il dit. Ce moment précis étire l’élastique autant que c’est possible de l’étirer. »

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