Les libéraux et conservateurs s’opposent sur leur vision de la Chine et du racisme

OTTAWA — Les libéraux et les conservateurs se sont lancés dans un débat épineux sur les craintes que la critique de la Chine ne se transforme en intolérance, au moment où la méfiance envers la superpuissance mondiale augmente parallèlement aux incidents de racisme anti-asiatique au Canada.

La semaine dernière, les députés conservateurs ont demandé à Justin Trudeau de commenter des informations selon lesquelles des scientifiques d’un laboratoire de maladies infectieuses de Winnipeg avaient collaboré avec des chercheurs militaires chinois.

«On ne peut pas faire confiance à la Chine communiste», a déclaré la chef adjointe conservatrice Candice Bergen lors de la période des questions à la Chambre des communes, le 26 mai. «Le premier ministre s’engagera-t-il à mettre fin à cette recherche et à cette coopération avec le régime qui (…) veut réellement nuire Canada?»

M. Trudeau a répondu en avertissant les législateurs conservateurs de ne pas sombrer dans l’intolérance.

«La montée du racisme anti-asiatique que nous avons observée au cours des derniers mois devrait préoccuper tout le monde», a-t-il déclaré.

La réponse a provoqué une réplique des conservateurs, qui ont martelé le point quotidiennement à la Chambre des communes. Le député Michael Barrett a demandé au premier ministre d’abandonner ce qu’il a surnommé «les points de discussion « woke »» et de répondre aux problèmes de sécurité. Le député conservateur Kenny Chiu, né à Hong Kong, a déclaré qu’«exprimer la dissidence n’est pas de la haine».

Les critiques du gouvernement chinois se sont intensifiées ces dernières années, stimulées par des accusations d’atteinte à la démocratie à Hong Kong, de répression systématique des Ouïghours, une minorité ethnique musulmane du Xinjiang, et de répression contre la société civile chinoise.

L’idée de la Chine comme bouc émissaire international a repris du poil de la bête après que l’ancien président américain Donald Trump a utilisé certaines expressions pour parler de la COVID-19, notamment «le virus chinois» et la «grippe de Wuhan», que plusieurs ont condamnées comme incitant à des attaques racistes. Le mois dernier, le président Joe Biden a chargé les responsables du renseignement américain d’intensifier leurs efforts pour sonder les origines de la pandémie, notamment si elle pouvait être attribuée à un laboratoire en Chine.

Un rapport publié en mars par plusieurs groupes de défense a révélé une augmentation inquiétante des incidents racistes contre les Canadiens d’origine asiatique depuis le début de la pandémie, en grande partie en lien avec de fausses idées sur la propagation du coronavirus.

Cherie Wong, directrice générale d’Alliance Canada Hong Kong, a été personnellement victime de harcèlement haineux.

«Il y a eu des gens qui m’ont craché dessus pour me dire de sales injures raciales. Et cela est également arrivé à ma famille et à mes amis», a-t-elle déclaré. «Les gens se sont mis pendant cette pandémie à approfondir encore cette haine et cette xénophobie contre les Canadiens d’origine asiatique.»

Alors que les tensions géopolitiques avec Pékin s’intensifient, les préjugés anti-asiatiques vont croître, a-t-elle prédit, soulignant la discrimination passée contre les personnes d’origine japonaise, allemande et italienne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mme Wong a souligné la nécessité de faire face aux préoccupations concernant l’ingérence étrangère et les violations nationales des droits de la personne par Pékin dans un langage exempt de nuances raciales. Elle espère également que le public sera davantage sensibilisé au vaste gouffre qui sépare les dirigeants du Comité central chinois et les Canadiens d’origine est-asiatique, y compris des résidants ayant des racines en Corée, au Vietnam et aux Philippines, qui sont également menacés par ceux qui ignorent la différence.

Alors que M. Trudeau s’est éloigné de sa réponse «de tolérance et de diversité» lors de questions sur le laboratoire de Winnipeg, les conservateurs ont intensifié leur ligne d’attaque. Mardi, sept conservateurs ont posé 13 questions liées à la sécurité nationale et au laboratoire de Winnipeg.

Mercredi, les législateurs ont adopté une motion du député conservateur Michael Chong exigeant des documents non caviardés de l’Agence de la santé publique du Canada concernant deux scientifiques qui ont été escortés hors du Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg en juillet 2019. Cela avait été décrit comme une possible violation d’enjeux politiques et administratifs. Les deux scientifiques, Xiangguo Qiu et son mari, Keding Cheng, ont finalement été congédiés en janvier.

Mme Qiu avait auparavant été responsable d’un envoi des virus Ebola et Henipah à l’Institut chinois de virologie de Wuhan, mais l’agence de santé publique a précédemment déclaré que les événements n’étaient pas liés.

La ministre de la Santé Patty Hajdu a déclaré lors de la période des questions que les conservateurs «jouaient un jeu dangereux» et que les documents pertinents avaient déjà été fournis au comité spécial de la Chambre des communes sur les relations Canada-Chine «avec un caviardage mineur pour la protection de la confidentialité».

Les appels des conservateurs à une position plus ferme sur la Chine ne sont pas nouveaux.

Le chef Erin O’Toole a déclaré que le régime posait des risques nationaux depuis longtemps, notamment des menaces de ses agents étrangers envers les Canadiens d’origine chinoise et la propagation de propagande anti-occidentale par le biais de partenariats avec l’Institut Confucius postsecondaire ainsi que des médias chinois.

Mais Lynette Ong, professeure agrégée en sciences politiques et spécialiste de la Chine à l’Université de Toronto, a mis en garde contre les histoires «exagérées» d’opérateurs de l’ombre.

«Il n’y a rien d’illégal à essayer d’exercer une influence en soi, même si, parce que c’est un pays « communiste », les gens ont tendance à regarder l’influence de la Chine avec des yeux sceptiques», a-t-elle déclaré.

«C’est l’ingérence étrangère dont je pense que nous devrions nous préoccuper. Mais je pense que jusqu’à présent, les preuves de l’ingérence étrangère sont plutôt douteuses.»

Remettre en question l’influence de la Chine en Amérique du Nord ne revient pas à attiser le racisme anti-asiatique, a-t-elle ajouté. «Mais je pense que les gens qui essaient de critiquer la Chine le font souvent d’une manière si large qu’ils alimentent par inadvertance le racisme anti-asiatique.»

Les députés conservateurs ont utilisé le mot «communiste» 14 fois le 26 mai, lorsque M. Trudeau a cité la tolérance en réponse aux questions de sécurité.

«C’est un monde beaucoup plus interdépendant, et nous ne pouvons pas facilement tracer une ligne dans le sable en essayant de diviser le monde en deux moitiés», a déclaré Mme Ong, qualifiant d’«alarmiste» le stress démesuré sur le communisme chinois.

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