Les manifs à Portland dominent une course serrée à la mairie

PORTLAND, Ore. — Si c’était une année électorale normale, la course à la mairie de la ville de Portland, dans l’Oregon, ne susciterait pas beaucoup d’intérêt — mais ce n’est pas une année électorale normale.

Des mois de manifestations contre l’injustice raciale et la violence policière ont valu à Portland les manchettes nationales dans le cadre d’une année électorale acrimonieuse, et le président Donald Trump dénigre souvent le maire Ted Wheeler comme un progressiste faible incapable de restaurer l’ordre dans sa ville «anarchique».

Mais alors que M. Wheeler croise le fer avec M. Trump, il est aussi menacé chez lui par une adversaire provenant de l’extrême gauche qui propose de retrancher 50 millions $ US au budget des forces de l’ordre et lui attribue la responsabilité des bavures policières. Assailli de toutes parts. M. Wheeler a récemment prêté 150 000 $ US à sa campagne pour repousser les attaques de Sarah Iannarone.

«La course est vraiment fluide, a dit le politologue Jim Moore, de l’Université du Pacifique. Il pourrait perdre à cause de sa réponse à la complexité des manifestations. C’est ce qui fait que l’élection de Portland est importante à l’échelle nationale, non seulement à cause des manifestations, mais aussi à cause du président. Le président en parle tout le temps.»

M. Wheeler est passé à un cheveu de remporter un deuxième mandat dès le mois de mai, mais le taux d’approbation du maire démocrate a plongé quand les manifestations ont commencé à dominer l’actualité. Le monde des affaires et les modérés sont furieux qu’il ait laissé la situation pourrir aussi longtemps, tandis que les progressistes de l’extrême gauche croient que la crise est nécessaire pour éradiquer un racisme systémique.

Plusieurs de ces électeurs appuient Mme Iannarone, qui a participé à plus d’une trentaine de manifestations et qui s’affiche fièrement comme «Antifascite tous les jours. Toujours.»

De récents sondages placent M. Wheeler en retard, mais plusieurs électeurs demeurent indécis.

«Ce qui est difficile pour un candidat comme moi, à une époque de ferveur presque révolutionnaire, est que je cherche à atteindre un équilibre insaisissable, a récemment dit M. Wheeler à l’Associated Press. Je ne pense pas que ‘compromis’ soit un mot à éviter, et je gouverne en m’intéressant à l’avenir plutôt qu’à l’émotion du moment — et actuellement, c’est un moment très craintif, très anxieux et très émotif de notre histoire.»

La ville a retranché environ 15 millions $ US au budget de la police depuis le mois de mai, touchant notamment une équipe de réduction de la violence par les armes, les policiers du transport en commun et un programme de ressources policières dans les écoles.

M. Wheeler refuse toutefois de sabrer encore plus profondément dans le budget de 250 millions $ US de la police de la ville sans de nouvelles ressources pour les appels d’itinérance et de santé mentale que ses policiers reçoivent chaque jour.

M. Wheeler, qui est également commissaire de la police, a aussi été attaqué pour avoir permis aux policiers d’utiliser des gaz lacrymogènes. Il les a interdits complètement le mois dernier.

Il reconnaît que les policiers ont commis des erreurs, mais souligne aussi leurs bons coups.

«Quand la population appelle le 9-1-1, elle veut une réponse. Si tu veux éventrer la police, alors tu dois pouvoir répondre à la question, ‘Comment est-ce que tu prévois combler le vide?’, a-t-il dit. Mais nous n’avons pas encore eu cette conversation.»

Mais l’échec de M. Wheeler à discuter avec les militants noirs et d’autres manifestants lui a coûté des appuis sur le terrain, affirment ses détracteurs, même s’il a retenu l’attention nationale pour avoir été gazé par des agents fédéraux lorsqu’il a participé à une manifestation devant un tribunal fédéral.

«J’essaie encore de comprendre que ce Ted Wheeler représente vraiment, a dit Cameron Whitten, le fondateur du Black Resilience Fund qui appuie Mme Iannarone. C’est une girouette (…) et ça divise la communauté.»

Mme Iannarone propose de couper 50 millions $ US au budget de la police et présente M. Wheeler comme le candidat de l’establishment à la solde des grandes corporations. Elle lance souvent la même attaque: que son adversaire a été incapable de développer des liens importants en essayant de plaire à tout le monde.

Ardente défenseure des transports en commun et des déplacements en vélo, Mme Iannarone a un projet ambitieux d’économie verte, elle veut offrir un service de wi-fi municipal gratuit et elle a proposé d’augmenter les taxes imposées à Airbnb pour créer un fonds à l’intention des locataires.

Mais elle s’est aussi retrouvée dans l’eau chaude en août quand elle a déclaré que les manifestations politiques ne «font pas nécessairement avancer la conversation». Et certaines de ses politiques — comme l’élimination de places de stationnement pour planter des arbres, la légalisation de tout travail du sexe et l’autorisation pour les non-citoyens de voter lors de scrutins locaux et étatiques — sembleront peut-être excessives au goût de certains.

«Elle est encore plus à gauche — peu importe ce que ça veut dire à Portland — que l’électeur moyen et elle a adopté des politiques qui, d’après moi, la disqualifieront aux yeux de certains électeurs, a dit John Horvick, le directeur politique de la firme de recherche non partisane DHM Research.

«Je pense que les tensions sont plus vives que ce que sa campagne veut bien admettre publiquement.»

Mme Iannarone a récemment cherché à calmer les inquiétudes concernant ses positions face aux manifestations. Elle assure qu’elle rejette la violence, mais ajoute rapidement que «les manifestants antifascistes font davantage les frais de la violence policière» que les membres de groupes de la droite inspirés par M. Trump et qui ont organisé plusieurs manifestations «de la loi et l’ordre» dans la ville.

«C’est une bonne chose que de s’opposer au fascisme en 2020. Et j’ai essayé de normaliser ça, a-t-elle dit lors d’une conversation téléphonique. Nous essayons de nous éloigner de ce que Donald Trump veut — faire de l’ennemi tous ceux qui s’opposent au fascisme — et rendre ça plus accessible aux gens normaux.»

Mme Iannarone doit composer avec le fait que peu d’électeurs la connaissent. Cette spécialiste de l’urbanisme n’a jamais été élue ou travaillé pour le gouvernement municipal. Et si elle est très populaire sur Twitter, environ 30 % des électeurs demeurent indécis ou prévoient voter pour quelqu’un d’autre à quelques semaines du scrutin.

Pendant ce temps, M. Wheeler a récolté la semaine dernière les appuis — et les chèques — d’une coalition de groupes du monde des affaires, du travail et civiques, y compris un organisme environnemental sans but lucratif qui appuie son objectif d’utiliser 100 % d’énergie renouvelable d’ici 2050 et sa lutte pour davantage de logements pour la classe moyenne.

«Il revient à Ted, avec sa campagne, de transmettre cette information aux électeurs. Est-ce qu’il va le faire ou pas? C’est la question cruciale, a dit M. Moore, le politologue. Il dit qu’ultimement, il est responsable de tout. Il n’a pas été en mesure de nous dire comment on allait de sortir de cette situation. En partie c’est à cause de Ted et en partie à cause de la situation.»

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