Les mesures de tolérance zéro jugées inefficaces contre l’intimidation

TORONTO — La mort troublante d’un garçon ontarien âgé de 14 ans qui a été poignardé devant son école secondaire soulève des questions sur l’efficacité des campagnes anti-intimidation qui ont pris de l’importance au Canada ces dernières années, ont fait valoir jeudi des experts en la matière.

La mort de Devan Bracci-Selvey est survenue après un mois de brimades incessantes de la part d’autres élèves et de supposés dysfonctionnements des systèmes censés le protéger, selon sa mère, qui a été témoin de la mort violente de son fils lundi.

Des chercheurs qui effectuent des travaux sur l’intimidation et des parents qui en ont expérimenté les effets dévastateurs ont dit croire que les échecs potentiels ne provenaient pas d’un manque de sensibilisation à ce sujet.

Au cours des dernières décennies, d’innombrables efforts ont été déployés pour s’attaquer à ce problème, les commissions scolaires, les forces de police, les groupes communautaires et les défenseurs ayant tous véhiculé le message.

Mais ils sont tous d’accord pour dire que beaucoup de ces approches ratent la cible, garantissant ainsi une poursuite du cycle de la violence.

Dans une entrevue accordée depuis Port Coquitlam, en Colombie-Britannique, Carol Todd, dont la fille Amanda, âgée de 15 ans, s’est suicidée en réaction à des gestes d’intimidation, a affirmé qu’elle était triste de se retrouver à discuter d’un autre cas survenu à l’autre bout du pays.

Mme Todd, une éducatrice d’une commission scolaire de la région de Vancouver, a soutenu que bon nombre des stratégies d’intervention en matière d’intimidation qu’elle a observées depuis la mort d’Amanda partaient de prémisses erronées.

«Nous parlons de l’intimidation et de la façon dont nous pouvons la combattre, comment y mettre fin, a déclaré Mme Todd jeudi, sept ans après la mort de sa fille. Faisons-nous assez pour parler des aspects de compassion, d’empathie, de gentillesse et de respect? Enseignons-nous à nos jeunes comment être respectueux des autres et comment agir?»

Mme Todd a souligné qu’une approche courante impliquait la présence pour une journée d’un interlocuteur sur l’intimidation dans les écoles afin de faire un exposé aux élèves. Elle a dit croire que le risque était grand que le message soit complètement perdu avec une telle façon de faire.

«Dans le système scolaire, lorsque vous faites appel à un défenseur de l’anti-intimidation, les enfants se bouchent les oreilles, a-t-elle déclaré. Ils sont fatigués de la conversation. Nous devons trouver des façons différentes.»

Debra Pepler, professeure de psychologie à l’Université York qui a mené des recherches approfondies sur l’agression chez les enfants, est du même avis.

Mme Pepler affirme que la recherche internationale a clairement indiqué que des interventions ponctuelles avaient peu d’effet, soutenant que les meilleures approches étaient généralement mises en œuvre dans l’ensemble d’une école et impliquaient les élèves et le personnel.

Une intervention précoce est utile, a-t-elle ajouté, soulignant que de telles stratégies deviennent plus difficiles à mettre en œuvre à mesure que les enfants grandissent.

Mais de telles stratégies existent, a-t-elle déclaré, citant le programme Fourth R développé à l’Université Western de l’Ontario. Le titre du programme fait référence aux «relations», a-t-elle indiqué, soulignant que l’accent mis sur les interactions humaines saines était au cœur des efforts efficaces pour lutter contre l’intimidation.

Un autre exemple de programme fondé sur des recherches est DIRE, une initiative centrée sur les écoles primaires qui a également suscité des éloges dans un projet mené en 2016 par l’Université Dalhousie.

Mme Pepler a souligné que les gouvernements provinciaux ont également un rôle à jouer, notant un pas dans la bonne direction en Colombie-Britannique par l’ajout au programme de mesures d’intelligence émotionnelle.

«Les écoles sont évaluées sur leur capacité à enseigner l’alphabétisation, le calcul et les sciences, a-t-elle indiqué. Mais… le développement socioémotionnel devrait être inclus et devrait commencer dès la maternelle.»

Selon elle, l’une des stratégies qui ont constamment échoué est l’approche de «tolérance zéro» très populaire au sein de nombreux conseils scolaires. Elle estime que les stratégies hautement punitives ne font rien pour s’attaquer aux causes profondes de l’intimidation et finissent par renforcer le type de comportement qu’elles sont censées éliminer.

«Selon ce modèle, c’est l’adulte qui détient le pouvoir et qui contrôle l’élève, a-t-elle indiqué. D’un côté, bien sûr, il faut de la discipline. De l’autre, l’enfant qui fait des gestes d’intimidation a tant à apprendre sur la façon de bien s’entendre avec les autres… et ne l’apprendra jamais en se faisant mettre à l’écart.»