Les meurtres d’enfants se multiplient en Afrique du Sud

CAPE TOWN, Afrique du Sud — La nuit, Amanda Zitho s’inquiète que son petit garçon de cinq ans grelotte de froid dans son cercueil et elle voudrait tellement l’envelopper dans une couverture. Elle sait que Wandi est mort et qu’il n’est plus avec elle, mais cela ne l’empêche pas d’avoir mal.

Wandi n’avait que cinq ans quand il a apparemment été étranglé en avril par une voisine — un autre enfant tué dans un pays où il y en a déjà trop.

Selon les données officielles, mille enfants sont tués chaque année en Afrique du Sud, soit près trois par jour. Le bilan réel est probablement beaucoup plus lourd.

Shanaaz Mathews croit que de nombreux meurtres d’enfants ne font jamais l’objet d’enquêtes ou de poursuites en justice, quand ils ne passent pas complètement sous le radar des autorités.

Les chiffres officiels ne sont que «la pointe de l’iceberg», a dit Mme Mathews, qui dirige l’Institut des enfants à l’Université du Cap et est probablement la principale experte des meurtres d’enfants en Afrique du Sud.

Dans un pays où plus de 50 personnes sont tuées chaque jour, les enfants n’échappent pas à la violence et leur mort n’a rien de spéciale.

«La violence est devenue intrinsèque» au psyché de l’Afrique du Sud, a dit Mme Mathews. «Comment pouvons-nous mettre fin au cercle vicieux?»

Elle a lancé un projet de recherche en 2014 pour mesurer l’ampleur réelle des meurtres d’enfants. Elle a demandé à des pathologistes judiciaires d’examiner les corps de centaines de bébés, d’enfants et d’adolescents pour déterminer la cause exacte de leur décès.

Si de telles enquêtes sont courantes dans les pays développés, rien de tel n’avait jamais été fait en Afrique du Sud. Comme le craignait Mme Mathews, les conclusions sont sombres.

Les experts ont examiné plus de 700 corps en l’espace d’un an, à Cape Town et à Durban. Ils ont conclu que 15 % des enfants avaient été victimes d’un meurtre. En comparaison, l’an dernier, seulement 1 % des enfants morts au Royaume-Uni avaient été tués.

L’étude de Mme Mathews démontre que le meurtre était la deuxième cause de décès d’enfants en importance dans ces deux juridictions.

«Et les chiffres ne baissent pas, a-t-elle dit. S’ils bougent, c’est pour grimper.»

On constate deux phénomènes en Afrique du Sud. Dans un premier temps, les adolescents sont engloutis par la violence qui prévaut dans les rues du pays. Mais il y a aussi les enfants de cinq ans et moins qui sont victimes de violence aux mains non pas d’étrangers, mais de leurs parents ou de proches, dans les cuisines et les salons, autour de la table ou devant la télévision.

Le système de justice fait souvent défaut aux enfants tués et leurs cas tombent entre les mailles du filet, selon Mme Mathews.

Elle cite en exemple un bébé de neuf mois qui a été pris de convulsions violentes après avoir été laissé à la garderie et qui est mort à l’hôpital.

Les médecins ont constaté de graves lésions à la tête et ont conseillé à sa mère d’aller voir la police, mais aucun suivi n’a été effectué. La mère n’a jamais rapporté le décès. Quand les enquêteurs ont voulu raviver le dossier deux ans plus tard, le bébé avait été enterré depuis longtemps et les preuves étaient disparues.

Joan van Niekerk, une experte de la protection des enfants, se souvient de multiples dossiers entachés par l’incompétence et la corruption de la police.

«Il m’arrive parfois d’être plus en colère contre le système que contre les criminels, et ce n’est pas une bonne chose», a-t-elle dit.

Il est «incroyablement difficile» d’obtenir justice pour les enfants en Afrique du Sud, a-t-elle ajouté.

La défaillance du système de justice entraîne parfois d’autres morts.

La voisine tout d’abord accusée du meurtre de Wandi Zitho a été relâchée et l’affaire temporairement abandonnée parce que les policiers n’ont pas fourni suffisamment de preuves, possiblement en raison de longs délais dans l’analyse des éléments de preuve, a dit un policier impliqué dans ce dossier. La voisine a été arrêtée quelques mois plus tard et accusée des meurtres de deux autres enfants.

Puis il y a eu l’affaire de Tazne van Wyk.

Tazne avait huit ans quand son corps a été retrouvé en février, abandonné dans un égout près de deux semaines après sa disparition. Elle avait été kidnappée, violée et tuée, selon la police. Ses parents blâment le système correctionnel pour avoir accordé une liberté surveillée à l’homme accusé d’avoir tué leur fille, même s’il avait une longue histoire de crimes violents contre les enfants.

Ils pointent aussi du doigt la police qui n’aurait pas réagi à une information qui aurait pu permettre de sauver Tazne dans les heures suivant sa disparition.

L’affaire a fait des vagues. Le ministre de la Justice a parlé lors des funérailles de Tazne et admis que des erreurs ont été commises. «Nous avons laissé tomber cette enfant», a-t-il reconnu en pointant le petit cercueil blanc du doigt. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a visité le domicile van Wyk et promis d’agir.

Neuf mois plus tard, les parents de Tazne croient qu’il ne s’agissait que de belles paroles en l’air.

«Combien d’enfants sont morts depuis Tazne? Combien ont été kidnappés? Tués? Mais il ne se passe toujours rien», a lancé sa mère, Carmen van Wyk.

Elle ne verse pas de larmes. Une colère bouillonne plutôt dans son sein et dans celui de sa communauté. Des maisons associées au suspect dans cette affaire et à ses proches ont été incendiées après la mort de Tazne.

Mais les policiers ne sont pas seuls responsables de faire cesser la violence, a dit Marc Hardwick, qui a été policier pendant 15 ans, dont dix au sein d’une escouade de protection des enfants.

Il se souvient d’un cas, il y a 20 ans. Une fillette de six ans avait été battue à mort par son père parce qu’elle regardait la télévision et que, distraite comme tout enfant de six ans, elle ne l’écoutait pas.

Quand le père a été arrêté et emmené — il a éventuellement été condamné à la prison à vie — la cousine de neuf ans de la victime s’est approchée de M. Hardwick et lui a dit, «Je pense que vous avez mis fin à mes cauchemars aujourd’hui».

Clairement, les enfants vivaient un cauchemar dans ce domicile, et les autres adultes s’étaient tus, a dit M. Hardwick. «La réalité est que la violence contre les enfants n’est pas un sujet dont les gens veulent parler», a-t-il déploré.

– Par Gerald Imray et Bram Janssen, The Associated Press

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