Les militaires canadiens surveillent les tensions en Ukraine

OTTAWA — Le commandant des troupes canadiennes en Ukraine affirme que ses soldats poursuivent leur mission malgré les inquiétudes croissantes concernant une éventuelle invasion russe.

Dans une entrevue exclusive avec La Presse Canadienne, le lieutenant-colonel Luc-Frédéric Gilbert a déclaré que lui et d’autres surveillaient de près les efforts des diplomates pour éviter une éventuelle guerre à la suite du déploiement de 100 000 soldats russes à la frontière avec l’Ukraine.

«Nous surveillons la situation, nous examinons l’escalade, bien sûr, a affirmé M. Gilbert. Mais pour le moment, il n’y a pas d’impact sur la mission et il n’y a pas d’impact sur nos membres. Nous gardons un œil sur cela, mais la situation n’affecte pas nos activités quotidiennes.»

Le lieutenant-colonel Gilbert commande un contingent d’environ 200 soldats canadiens non armés chargés de former leurs homologues ukrainiens dans tous les domaines, des rudiments du métier de soldat aux compétences avancées en ingénierie et en médecine.

Connue sous le nom d’opération Unifier, la mission de formation a été lancée pour la première fois en 2015 en réponse à la prise par la Russie de la péninsule ukrainienne de Crimée l’année précédente, ainsi qu’à son soutien aux forces séparatistes dans l’est du pays.

Le Canada n’est pas seul; non seulement le lieutenant-général Gilbert a une poignée de Suédois et de Danois sous ses ordres, mais les États-Unis et la Grande-Bretagne ont également joué un rôle majeur dans la professionnalisation de l’armée ukrainienne.

Plus de six ans plus tard, le Canada a aidé à former environ 33 000 soldats ukrainiens. Cependant, la Crimée reste sous contrôle russe tandis que le conflit dans l’est de l’Ukraine continue de faire rage, avec plus de 13 000 vies perdues à ce jour.

Et maintenant, le renforcement soudain des forces de la Russie le long de la frontière orientale de l’Ukraine et les demandes de Moscou à l’OTAN, que l’alliance militaire a catégoriquement rejetées, ont conduit à de véritables craintes et avertissements d’une nouvelle guerre en Europe.

La menace semble bien réelle

Les soldats canadiens sous le commandement de M. Gilbert sont actuellement répartis dans 13 endroits différents en Ukraine. Cependant, le commandant de la mission a déclaré qu’ils se trouvaient tous du côté ouest du fleuve Dniepr, qui coupe le pays presque en deux.

«Nous opérons sur des bases militaires, principalement dans le centre et l’ouest du pays, a-t-il indiqué. Nous n’avons rien à l’est du Dniepr.»

Bien que cela signifie que les soldats canadiens ne seront pas en première ligne si les forces russes commencent à traverser la frontière ukrainienne, il ne leur faudra probablement pas longtemps pour se retrouver face à face avec des troupes et des chars russes envahisseurs.

Cette menace semble être très réelle après que des pourparlers séparés entre la Russie et les États-Unis, l’OTAN et l’Ukraine cette semaine n’ont abouti à aucun progrès vers la désescalade de la crise actuelle.

Parmi les exigences russes figure que l’OTAN et d’autres alliés d’Europe occidentale retirent leurs troupes d’Ukraine et d’autres pays d’Europe de l’Est qui ont rejoint l’alliance militaire après la chute de l’Union soviétique.

Outre 200 entraîneurs militaires en Ukraine, le Canada compte également environ 540 soldats en Lettonie à la tête d’un groupement tactique de l’OTAN qui comprend des troupes de neuf autres pays. Le groupement tactique a été créé en juin 2017 en réponse à l’agression russe dans la région.

Ni M. Gilbert ni le ministère de la Défense n’a voulu commenter les plans d’urgence mis en place pour protéger les soldats canadiens en cas d’invasion russe. Ils n’ont également pas voulu dire comment le contingent canadien réagirait à une invasion russe.

«Les Forces armées canadiennes ne divulguent pas de détails concernant la planification d’urgence pour des raisons de sécurité opérationnelle», a déclaré le porte-parole du ministère de la Défense, Daniel Le Bouthillier, dans un communiqué.

«Le bien-être et la sécurité de notre personnel des FAC sont notre priorité numéro un, et nous continuons de surveiller de près la situation en Ukraine et de travailler avec nos alliés et partenaires pour aider l’Ukraine à rester souveraine, sûre et stable.»

Mission pratiquement inchangée

M. Gilbert a plutôt souligné que la mission de formation reste pratiquement inchangée depuis un mois ou plus, sans aucun signe de ralentissement. Et ce, malgré la menace posée par la Russie et le gouvernement n’ayant approuvé l’opération Unifier que jusqu’à la fin mars.

Les libéraux ont fait face à des appels croissants pour prolonger et même élargir la mission, qui a déjà été prolongée à plusieurs reprises depuis sa création, et il y a peu de raisons de croire qu’elle ne sera pas renouvelée malgré les objections de la Russie.

«Nous serions très surpris et déçus si Unifier n’était pas renouvelée, a déclaré Ihor Michalchyshyn, directeur général du Congrès ukrainien canadien. C’est devenu un emblème de la relation de sécurité militaire et de défense du Canada (avec l’Ukraine).»

Jeudi, le chef conservateur fédéral Erin O’Toole a demandé au gouvernement de prolonger et d’élargir immédiatement la mission, parallèlement à un certain nombre d’autres demandes, afin de renforcer le soutien du Canada à l’Ukraine.

«L’histoire démontre que la capitulation devant l’agression du président (russe) (Vladimir) Poutine en Europe de l’Est n’a fait qu’intensifier l’action militaire de la Russie», a déclaré M. O’Toole dans un communiqué.

«Pour arrêter le président Poutine, le Canada doit faire preuve de fermeté et être aux côtés de l’Ukraine et de ses autres alliés de l’Europe de l’Est», a-t-il ajouté.

Alors qu’Ottawa et Kiev ont tous deux présenté l’opération Unifier comme un contributeur clé à la sécurité et à la souveraineté de l’Ukraine, la mission a été examinée au microscope pour avoir prétendument aidé à former des activistes d’extrême droite dans ce pays d’Europe de l’Est.

Un rapport de l’Université George Washington dans la capitale fédérale américaine, en octobre, a révélé que des membres de Centuria avaient eu accès à une formation du Canada, entre autres pays de l’OTAN, et avaient pris part à des exercices militaires conjoints.

Centuria est un groupe qui entretient des liens avec des mouvements d’extrême droite, vénère des personnalités nazies et vise à protéger ce qu’il appelle «l’identité ethnique» de l’Europe, selon le rapport de l’Institut d’études européennes, russes et eurasiennes.

Le ministère de la Défense a déclaré que le Canada comptait sur le gouvernement ukrainien pour contrôler ses forces de sécurité, mais a promis un examen.

Alors que certains experts ont exprimé leur scepticisme quant à la réponse du Canada, M. Gilbert a déclaré qu’il avait donné l’ordre direct à ses troupes d’arrêter toutes les activités d’entraînement si elles étaient au fait de la présence de certains membres ukrainiens ayant des liens avec des groupes d’extrême droite.

«Par conséquent, nous ne les formons pas, point final, a-t-il déclaré. Et je suis extrêmement sérieux à ce sujet.»