Les négociations ardues de l’ALÉNA risquent de laisser des séquelles

TORONTO — Le président américain Donald Trump a promis de faire payer le Canada après que le premier ministre Justin Trudeau eut déclaré qu’il ne serait pas intimidé lors des négociations commerciales. M. Trump a qualifié M. Trudeau de «faible» et «malhonnête». Il a menacé d’imposer des tarifs sur les voitures et l’a fait sur l’acier.

Ces attaques sans précédent contre le plus proche allié des États-Unis ont laissé un goût amer. Mais les Canadiens se sentent surtout soulagés d’avoir conclu un nouvel accord commercial avec M. Trump. Plusieurs estiment que cela aurait pu être bien pire. Le Canada a évité les tarifs automobiles et a maintenu son accès au marché américain, qui est très important.

Les États-Unis n’ont consenti que peu de concessions, voire aucune, tandis que le Canada accordait plus d’accès à son marché laitier et permettait à Washington d’empêcher éventuellement le Canada de conclure un accord de libre-échange avec la Chine. Le Canada n’a pas non plus été en mesure de faire disparaître les tarifs de l’acier et de l’aluminium.

«Nous étions vraiment en position de faiblesse dans ces négociations, a souligné Peter MacKay, l’ancien ministre des Affaires étrangères du Canada. Nous y avons survécu. Nous avons survécu aux 14 mois de montagnes russes d’un président très imprévisible.»

Environ 75 pour cent des exportations canadiennes prennent le chemin des États-Unis, et il était donc essentiel de préserver les principaux éléments de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Le Canada est l’un des pays les plus dépendants du commerce dans le monde; les menaces de M. Trump de déchirer cet accord et d’imposer un droit de douane de 25 pour cent sur le secteur de l’automobile constituaient une menace économique sérieuse.

«Nous n’avons pas demandé à rouvrir l’ALÉNA. Nous y avons été contraints et nous avons réagi du mieux possible, a estimé Jean Charest, l’ancien premier ministre du Québec. Nous avons toujours été sur la défensive. Nous avons toujours su dès le départ que nous n’allions pas réaliser de gains spectaculaires. Nous avons limité les dégâts et préservé notre accès au marché américain.»

La négociatrice en chef du Canada, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, a qualifié l’issue de victoire, car elle maintient un accès exempt de droits de douane aux États-Unis pour la plupart des exportations du pays. Les demandes les plus controversées de l’administration Trump, comme son insistance sur le fait que 50 pour cent des composantes des voitures importées aient été fabriquées aux États-Unis, ont été abandonnées. Le Canada a également maintenu le processus de règlement des différends de l’ALÉNA que les États-Unis souhaitaient abolir.

«Le principal avantage de cet accord est de conserver notre accès au marché américain, ce que les Canadiens comprennent», a déclaré Mme Freeland.

Mais il existe une croyance largement partagée que le Canada a fait des concessions, mais pas les États-Unis.

«Les concessions venaient du Canada et du Mexique, a dit M. MacKay. Toutes. La seule chose que les États-Unis ont abandonnée était plus de demandes.»

Robert Bothwell, un professeur à l’Université de Toronto, est également d’avis que les États-Unis ont simplement abaissé leurs revendications initiales.

«L’accord n’est pas un désastre, a déclaré M. Bothwell. Les gens l’accepteront avec plus de résignation que de joie. J’espère que le Canadien ira se laver les mains après l’avoir signé.»

Roland Paris, un ancien conseiller en politique étrangère de Justin Trudeau, a exprimé sa satisfaction qu’un accord ait été conclu, mais il s’inquiète des relations à long terme entre les deux pays.

«Les Canadiens n’oublieront pas le traitement honteux que M. Trump a réservé au Canada. Notre partenariat économique a été réaffirmé, mais la confiance ne peut être rétablie d’un coup de crayon», a-t-il prévenu.

L’accord conclu dimanche témoigne des négociations ardues entre les deux pays: il donne aux agriculteurs américains un accès légèrement plus grand au marché canadien des produits laitiers, mais offre une protection au Canada si M. Trump décide d’imposer des tarifs sur les voitures et les composantes automobiles importées aux États-Unis.

Une guerre commerciale aurait pu coûter 60 000 emplois au Canada et retrancher un point de pourcentage au PIB, ce qui aurait représenté une baisse importante, car son économie ne devrait croître que de 2 pour cent l’an prochain, selon les estimations de l’Institut C.D. Howe, un groupe de réflexion basé à Toronto.

L’industrie automobile de l’Ontario est confrontée à la plus grande menace, mais le secteur accueille favorablement le nouvel accord. L’entente exige que 40 à 45 pour cent du contenu d’une voiture soit construit là où les travailleurs gagnent 16 $ US l’heure. Cela vise à ramener la production aux États-Unis ou au Canada et à l’éloigner du Mexique, où les travailleurs de l’industrie automobile gagnent en moyenne entre 4 et 5 $ US l’heure.

Jerry Dias, le président d’Unifor, le plus important syndicat du secteur privé au Canada, s’est dit ravi de la levée de la menace liée aux tarifs automobiles.

L’accord empêche également le Canada et le Mexique de conclure un accord de libre-échange avec la Chine et d’autres pays «non marchands». Si le Canada ou le Mexique signaient un accord avec la Chine, les États-Unis pourraient mettre fin à leur accord commercial avec le Canada ou le Mexique avec un préavis de six mois. Cela pourrait poser un problème au Canada qui souhaite ardemment diversifier ses échanges commerciaux.

«C’est bizarre, a estimé M. Charest. Je n’ai jamais rien vu de tel dans un accord commercial.»

L’avocat Daniel Ujczo, du cabinet Dickinson Wright, a expliqué que les États-Unis ont profité de cet accord pour empêcher la Chine de s’infiltrer en Amérique du Nord par le biais du Canada ou du Mexique.

Les États-Unis ont également exercé des pressions sur le Canada et le Mexique pour qu’ils augmentent la limite en franchise de droits des produits importés. Le Canada, par exemple, autorisera les envois en franchise de taxe et hors taxe d’une valeur allant jusqu’à 40 $ CAN, contre 20 $ CAN en vertu de l’ALÉNA. Les États-Unis voulaient un montant encore plus élevé.

Les propriétaires de magasins tels que Larry Rosen, le directeur général de la chaîne de vêtements pour hommes Harry Rosen, craignaient que cela ne chasse les clients vers de plus grands concurrents en ligne basés aux États-Unis.

«Je suis soulagé, a déclaré M. Rosen. Cela aurait pu être bien pire.»

Comme plusieurs autres Canadiens, M. Rosen estime que le Canada n’a pas été traité avec respect, faisant référence aux attaques personnelles et aux exportations d’acier qui sont toujours soumises aux tarifs américains en raison de ce que M. Trump appelle des préoccupations de sécurité nationale.

«Je suis Canadien. Je suis poli et respectueux. Même lorsque je suis confronté à un problème commercial difficile, je ne minimise pas les gens, je ne les insulte pas, a dit M. Rosen. En tant que Canadien, toute l’approche qui a été adoptée (par les États-Unis) a été choquante et je ne pense pas que les Canadiens l’oublieront.»

M. Trump a déclaré la semaine dernière qu’il n’aimait pas le négociateur commercial du Canada, apparemment en référence à Mme Freeland. Et à un moment, le conseiller commercial de M. Trump, Peter Navarro, a déclaré qu’il y avait «une place spéciale en enfer» pour Justin Trudeau.

«Cela a été choquant, décevant et bouleversant, a déclaré Bruce Heyman, l’ancien ambassadeur des États-Unis au Canada. Cela a été traumatisant. Je ne pense tout simplement pas que cela soit effacé et résolu avec un accord de principe sur l’accord commercial.»

L’attitude de M. Trump renforce l’inquiétude des Canadiens quant au fait que leur voisin beaucoup plus grand profite du Canada, a ajouté M. Heyman.

M. Bothwell, le professeur de l’Université de Toronto, a mis en garde contre les dommages persistants causés aux relations.

«M. Trump a traité tout ça comme une transaction immobilière pendant qu’il était un homme d’affaires véreux (shyster) à Atlantic City, a-t-il dit. Mais c’est de nation à nation. Et c’est différent. Et c’est lié à d’autres choses. M. Trump ne comprend vraiment pas cela et ne s’en soucie pas.»

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