Les soins à domicile doivent devenir «une priorité nationale»

MONTRÉAL — Le Réseau FADOQ et le Conseil pour la protection des malades demandent aux différents partis politiques de prendre des engagements clairs pour instaurer rapidement un système de soins à domicile pour tous les aînés qui en ont besoin, une solution pour désengorger les urgences, selon eux.

La pandémie a montré que le «système hospitalo-centré» québécois «ne tient plus la route» et les soins à domiciles doivent devenir «une priorité nationale», a dit la présidente du Réseau FADOQ, Gisèle Tassé-Goodman, lors d’une conférence de presse mercredi matin à Montréal.

Les deux organisations font valoir que les soins médicaux et infirmiers à domicile ont fait leurs preuves dans la majorité des systèmes de santé occidentaux et ils représentent la solution pour libérer des lits et réduire la pression sur les hôpitaux.

«Travailler illégalement» pour soigner les aînés

En 2018, une entente entre le gouvernement du Québec et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec visait à permettre le déploiement d’équipes de soins palliatifs et intensifs à domicile sur l’ensemble du territoire québécois.

Ces équipes médicales de soins intensifs 24 heures sur 24 à domicile sont appelées SIAD.

Cependant, une modification apportée à l’entente entre le syndicat des médecins et le gouvernement, en 2019, a fait en sorte que ce réseau ne s’est jamais développé, a déploré la Dre Geneviève Dechêne, responsable du programme des SIAD au CLSC de Verdun.

«On avait des douzaines d’équipes qui s’implantaient rapidement. Les jeunes médecins de famille adoraient le projet. Mais quand Danielle McCann (la ministre de la Santé de l’époque) et le syndicat ont réouvert l’entente, ils ont fixé, moi j’appelle ça l’horreur, une limite de sept jours au suivi médical», a indiqué celle qui participait à la conférence de presse organisée par la FADOQ et le Conseil pour la protection des malades.

Selon ces deux organisations, les SIAD représentent une solution à l’engorgement des urgences, mais la limite de sept jours de soins intensifs à domicile est nettement insuffisante pour que le système fonctionne.

«Nous, à domicile, nos patients sont très malades et meurent en dedans de huit mois en moyenne, pas sept jours», a déploré la Dre Dechêne, en indiquant qu’elle avait décidé de ne pas respecter cette règle et de «travailler illégalement».

«Je continue à suivre mes patients jusqu’au décès à domicile, donc en moyenne huit mois, mais je n’ai pas le droit de le faire, alors vous comprendrez pourquoi le réseau des SIAD ne s’est pas développé», a précisé la Dre Dechêne en ajoutant que «la plupart des médecins de famille ne veulent pas être des cow-boys hors-la-loi».

La présidente de la FADOQ soutient que «lors de leur évaluation, il a été démontré que les SIAD sont responsables d’une baisse des hospitalisations de 65 %», en plus de permettre à l’État de faire des économies.

«Pour 60 à 65 % des patients décédés qui ont été suivis à domicile, les coûts ont été réduits de 50 %» , a indiqué Gisèle Tassé-Goodman.

La Dre Dechêne croit que «des pouvoirs politiques ont bloqué» l’implantation des SIAD dans tous les CLSC comme il était prévu.

Elle accuse la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) d’avoir une «orientation hospitalo-centrique» qui influence les décisions du ministère de la Santé.

«Plus de 40 % des heures travaillées par nos médecins de famille sont en hôpital», alors «qu’ailleurs au Canada, c’est 20 %».

Elle est d’avis que les différentes ententes signées entre la FMOQ et le ministère de la Santé depuis 2008 «priorisent les soins de famille hospitaliers au détriment de la prise en charge en cabinet et à domicile».

Elle a ajouté «qu’en Europe et au Canada anglais, ce sont les médecins spécialistes qui travaillent les fins de semaine, les nuits, avec la pagette, mais ici, ce sont les médecins de famille» et que si on s’attarde à cette situation, «on met le doigt sur le bobo».

La FMOQ réagit

En réponse aux accusations de la Dre Dechêne, le vice-président de la FMOQ, le Dr Sylvain Dion, a indiqué à La Presse Canadienne que son organisation ne s’opposera jamais «au développement d’équipes SIAD et qu’inciter les médecins à être disponibles pour donner des soins à domicile» fait partie du rôle de la FMOQ, surtout dans un «contexte de vieillissement de la population».

Toutefois, il croit que les équipes SIAD ne sont pas nécessaires dans toutes les régions et qu’il est «plus facile d’en mettre en place en milieu urbain où il y a de fortes concentrations de patients».

Ces équipes peuvent être composées notamment d’un médecin, d’ergothérapeutes, d’infirmières, d’inhalothérapeutes, d’auxiliaires, mais dans certaines régions, selon le Dr Dion, «le manque d’effectifs» est un problème.

Il a ajouté que dans certains cas, un médecin de famille peut assurer des soins à domicile à un patient sur une longue période sans l’aide d’une équipe SIAD, même si parfois, ça nécessite l’appui d’un aidant naturel ou «des coopératives de services à domicile».

Il reconnaît toutefois que la limite de sept jours de soins intensifs à domicile pourrait être revue.

«C’est quelque chose qui peut être amendé. Il faut s’asseoir avec les médecins concernés et le ministère de la Santé au niveau de la table de négociation pour aplanir cet irritant-là qui est vécu par beaucoup de gens sur le terrain.»

Concernant la quantité d’heures travaillées par les médecins de famille en hôpital au Québec, il «souhaite qu’on puisse se rapprocher» de la moyenne canadienne.

«La différence qu’on a avec le reste du Canada, c’est quelque chose que la fédération constate année après année et on essaie de trouver des voies pour ramener davantage nos médecins de famille au niveau-là des services de première ligne. Mais il faut bien comprendre aussi qu’il y a des patients à soigner à l’hôpital, et si on n’est pas là, qui va les soigner?», a fait valoir le Dr Dion.

Découragé de répéter les mêmes demandes

Presque trois décennies après «le virage ambulatoire», qui avait notamment pour objectif de désengorger les hôpitaux en donnant des soins à domicile, le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet, est découragé de devoir répéter les mêmes demandes au gouvernement.

«Malgré toutes les promesses et les affirmations des gouvernements qui se sont succédé depuis les 25 ans que je suis porte-parole, il y a 4000 personnes et plus qui attendent pour un lit en soins de longue durée. Plusieurs de ces personnes-là occupent des lits d’hôpitaux qu’ils n’auraient pas besoin d’occuper si on les soignait chez eux», a indiqué Paul Brunet qui soutient que «c’est entre 10 et 25 % des lits qui sont présentement occupés par des personnes âgées qu’on pourrait libérer».

Pour Paul Brunet, il n’y a aucun doute que «soigner les personnes à domicile va régler le problème à la source».

«Et c’est sans compter le sentiment de confort des personnes qui sont dans leur domicile plutôt que dans une chambre d’hôpital», a ajouté Gisèle Tassé-Goodman.

Le Réseau FADOQ et le Conseil pour la protection des malades demandent que le prochain gouvernement du Québec renégocie l’entente avec la FMOQ «afin de ne plus limiter le nombre de journées de suivi médical et d’assurer un financement adéquat aux équipes SIAD dans toute la province».

Réaction de la ministre Blais

Le bureau de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, a réagi en début de soirée en indiquant à La Presse canadienne que 22 établissements ont été rencontrés entre le 8 juillet et le 3 août 2022 afin de récolter de l’information concernant l’état d’implantation des SIAD.

«Des recommandations concrètes s’en suivront», a-t-on indiqué.

«Rappelons qu’aucun gouvernement n’en a fait autant que le nôtre pour renforcer les soins à domicile. Nous avons investi 1,9 milliard de dollars supplémentaires dans notre premier mandat en soins à domicile. C’est sans précédent», a précisé un porte-parole du bureau de la ministre Blais.

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