Les travailleurs d’ABI se préparent à souligner une sombre journée

MONTRÉAL — Au moment où les syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour (ABI) s’apprêtent à souligner une sombre journée marquant la première année du déclenchement d’un lock-out, la région continue de retenir son souffle.

En plus d’avoir bousculé la vie de 1030 travailleurs qui sont privés de leur gagne-pain, le conflit de travail suscite des inquiétudes au sein de l’administration municipale et complique la tâche à plus d’une entreprise. Il a également privé Hydro-Québec de revenus de l’ordre d’environ 215 millions $ découlant de la vente d’électricité.

Dans le Centre-du-Québec, Bécancour, qui a déjà souffert de la fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-2 en 2012, mise grandement sur ABI, qui représente environ 20 pour cent, ou environ 4,5 millions $, de son assiette fiscale.

Si le budget de 2019 a été préparé en tenant compte de la contribution de l’aluminerie, le maire de la municipalité, Jean-Guy Dubois, ne cache pas que la disparition de l’entreprise serait une «catastrophe pour la région».

«On aime mieux ne pas y penser, a-t-il dit au cours d’une entrevue téléphonique. Veut, veut pas, on a toujours cela en arrière de la tête. Mais pour l’instant, nous avons bâti le budget comme si ABI était un citoyen corporatif comme c’était le cas auparavant.»

En 2018, malgré la baisse de régime chez ABI, qui fonctionne au sixième de sa capacité, Bécancour n’a pas constaté une baisse des recettes fiscales provenant de l’usine.

Les syndiqués d’ABI, dont le salaire annuel oscille aux alentours de 80 000 $, contribuent grandement à l’activité économique dans la région. Actuellement, ceux-ci reçoivent 600 $ par semaine de la part de leur syndicat.

Cette situation a eu des répercussions auprès des commerçants, notamment dans le secteur de la restauration, a expliqué M. Dubois, mais cela n’a pas engendré de fermetures d’établissements pour le moment.

«Le contexte de plein emploi dans lequel nous sommes aide énormément, a expliqué le maire. Cela pourrait être très différent si le taux de chômage était plus élevé.»

Malgré tout, le lock-out a des incidences négatives dans le parc industriel et portuaire de Bécancour, où les activités portuaires ont été privées de revenus d’environ 1 million $ puisque l’aluminerie d’ABI tourne au ralenti. Néanmoins, cette diminution des recettes a été atténuée par le développement de nouveaux marchés.

Pour l’instant, rien n’indique que l’impasse est sur le point d’être dénouée. Les deux parties demeurent campées sur leurs positions en dépit des séances de négociation et d’un processus de médiation ayant pris fin le 21 décembre.

«Je l’ai déjà dit à la blague: tout ce que l’on peut faire, c’est de prier, a lancé M. Dubois. On espère que chacun pourra mettre un peu d’eau dans son vin, c’est la seule façon de s’en sortir.»

Ce conflit de travail oppose le Syndicat des Métallos et ABI, propriété à 75 pour cent d’Alcoa et à 25 pour cent de Rio Tinto. Les principaux points de discorde sont le régime de retraite ainsi que l’ancienneté entourant les mouvements de main-d’oeuvre.

Alcoa n’a pas voulu accorder d’entrevue.

Par voie de communiqué, jeudi, l’entreprise a souligné qu’elle demeurait «déterminée» à conclure un «accord négocié» afin d’apporter «les changements nécessaires au succès de l’usine» située à Bécancour. Alcoa a réitéré la «nécessité» d’améliorer la «productivité et la profitabilité» de l’aluminerie.

Au boulot… en plus du piquetage

Mais après un an avec un salaire beaucoup moins élevé qu’à l’habitude, de plus en plus de syndiqués, qui n’ont pas l’intention de retourner au travail sans une entente négociée en main, peinent à joindre les deux bouts, ce qui les oblige à se tourner vers un boulot à temps partiel.

C’est notamment le cas de Martine Gauthier, qui oeuvre au démarrage des cuves et qui compte près de 31 ans d’ancienneté chez ABI.

Mère d’une fille de 25 ans étudiante à la maîtrise à l’Université de Sherbrooke, Mme Gauthier, admissible prochainement à la retraite, refuse de tirer sa révérence tant et aussi longtemps que le conflit ne sera pas réglé.

Cependant, pour défrayer les études de sa fille, celle-ci se prépare à accepter un travail à temps partiel prochainement, en parallèle de son travail sur les lignes de piquetage.

«Est-ce que maman va arrêter de payer pour ses études? Non. Ma fille est une bonne étudiante, je ne peux pas la laisser tomber», a raconté Mme Gauthier au cours d’une entrevue téléphonique.

Encore unis

Entre-temps, en dépit d’un conflit qui s’étire, le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse, assure que le front commun des syndiqués ne commence pas à se fissurer.

Au cours d’un entretien téléphonique, il a toutefois reconnu qu’il ne s’attendait pas à ce que l’impasse perdure aussi longtemps.

«C’est long, a dit M. Masse. On ne peut pas dire que les gens ne sont pas tannés. Ce qu’ils veulent, c’est une entente négociée. Naturellement, dans les prochaines semaines, nous allons rencontrer nos membres.»

D’ici là, les Métallos comptent se rassembler vendredi devant le bureau du député caquiste de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, dans le cadre d’un événement visant à rappeler à quel point le lock-out s’étire.

Cette semaine, le gouvernement Legault a annoncé la création d’un groupe de travail qui comptera trois membres issus du ministère du Travail. La composition de ce groupe n’est toutefois pas encore terminée.

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Voici quelques autres lock-out:

— Juillet 2016: à Rivière-du-Loup, un arrêt de travail touche 13 syndiqués du concessionnaire automobile Bérubé Chevrolet Cadillac Buick GMC. Le conflit prend fin en août 2018.

Juillet 2012: En lock-out depuis le 1er janvier, près 780 travailleurs de Rio Tinto Alcan d’Alma acceptent les offres patronales. La question du recours à la sous-traitance est au coeur du litige d’environ six mois.

Janvier 2009: un conflit de travail débute au Journal de Montréal et touche 253 employés du quotidien qui se trouvait à l’époque sur la rue Frontenac. L’impasse perdure pendant près de 765 jours, soit jusqu’en février 2011.

Avril 2007: Environ 140 travailleurs du Journal de Québec se retrouvent en lock-out. Après 14 mois, les syndiqués acceptent finalement une entente de principe.